— Julien n’a rien à permettre ni à interdire, coupa Camille avant que Sophie n’achève sa phrase. Ce n’est pas à lui de trancher. Cette maison est la mienne autant que la sienne, ma patience m’appartient aussi — et elle vient d’atteindre sa limite.
Les protestations s’éteignirent peu à peu. À contrecœur, les invités commencèrent à rassembler leurs affaires. Nicolas grommelait des remarques acerbes sur « les jeunes femmes capricieuses », Monique secouait la tête avec indignation, tandis que Sophie, déjà dans l’entrée, tentait encore de glisser quelques mots pressés à l’oreille de son frère. Julien, lui, demeurait immobile, les yeux fixés sur Camille sans parvenir à soutenir pleinement son regard.
Lorsque la porte se referma enfin, un silence presque irréel envahit l’appartement. On aurait dit que les murs eux-mêmes respiraient à nouveau. Camille s’adossa contre la porte close et laissa tomber sa tête en arrière, les paupières closes.
— Camille… commença Julien d’une voix hésitante.
— Non. Cette fois, c’est toi qui m’écoutes, répondit-elle en rouvrant les yeux. Cela fait cinq ans que je supporte leurs réflexions. Cinq ans à entendre que je ne suis ni une épouse convenable, ni une maîtresse de maison à la hauteur, ni une cuisinière acceptable. Cinq ans à les voir fouiller dans nos placards, juger nos meubles, critiquer notre façon de vivre… et jusqu’à ma manière de m’habiller.
Julien fit un pas vers elle, maladroit.
— Ils ne cherchaient pas à te blesser. C’est juste… leur tempérament est comme ça.
— Peut-être. Mais moi, j’ai des limites, répliqua-t-elle fermement. Et si tu tiens à ce mariage, tu devras les reconnaître et les faire respecter.
Elle se dirigea vers la table et commença à débarrasser les assiettes restées intactes. Ses mains tremblaient encore sous l’effet de la tension, pourtant une sensation inattendue de légèreté s’installait en elle, comme si un poids ancien venait d’être retiré de sa poitrine.
— Je ne t’empêche pas de les voir, poursuivit-elle en empilant la vaisselle. Retrouvez-vous où vous voulez, aussi souvent que vous le souhaitez. Mais ici, personne ne me dira plus comment tenir ma maison, quoi cuisiner ou comment me présenter.
Julien l’aidait en silence. À plusieurs reprises, il sembla prêt à parler, puis se ravisa. Finalement, tenant une pile d’assiettes entre les mains, il s’arrêta.
— Camille… je ne réalisais pas que tu vivais tout ça si durement.
Elle leva vers lui un regard sans colère, mais sans indulgence non plus.
— Tu le savais. Seulement, il t’était plus simple de prétendre que tout allait bien que d’affronter leur mécontentement.
Il déposa la vaisselle et s’approcha davantage.
— Pardonne-moi. Sincèrement. Je croyais que c’était le bruit, l’agitation qui te dérangeaient. Je n’avais pas compris que c’était une question de respect.
Camille essuya ses mains avec un torchon, puis se tourna vers lui.
— Je ne serai jamais l’épouse idéale selon leurs critères. Et je refuse de subir des humiliations chez moi en silence. S’ils ne sont pas capables de me traiter comme une personne à part entière, alors ils n’ont rien à faire ici.
— Et s’ils décident de couper les ponts avec moi ? demanda-t-il avec inquiétude.
Elle haussa légèrement les épaules.
— Ce sera leur décision. La tienne, en revanche, consiste à choisir entre leur confort et notre couple.
Au milieu des plats préparés pour une fête désormais avortée, Julien comprit que l’enjeu dépassait une simple dispute familiale. Il ne s’agissait pas d’opter pour sa sœur ou pour sa femme, mais de décider s’il continuerait à fuir les conflits ou s’il apprendrait enfin à défendre celle qu’il aimait.
— D’accord, finit-il par dire. Je leur parlerai.
— Il ne suffit pas de leur parler, corrigea doucement Camille. Il faut leur faire comprendre clairement que je ne suis ni une domestique ni un sujet de critique, mais ta femme, et que je mérite le respect.
