Camille avait pressenti dès le réveil que la journée serait éprouvante. À peine levé, Julien s’était mis à courir d’une pièce à l’autre, déplaçant les chaises, comptant les assiettes, vérifiant les verres comme s’il préparait une réception officielle. Quand sa famille venait, elle arrivait toujours au complet : sa sœur Sophie avec son mari Nicolas, tante Monique, et leur cousin Thomas accompagné de sa femme. À chacune de ces visites, Camille éprouvait la même impression désagréable : dans son propre appartement, elle n’était plus chez elle, mais simple occupante tolérée par politesse.
— On ne pourrait pas, pour une fois, rester entre nous ? hasarda-t-elle doucement en découpant les légumes pour la salade. Juste nous trois, quelque chose de simple et chaleureux…
Julien ne leva même pas les yeux de son journal.
— Camille, voyons… On fête toujours ensemble. C’est la famille.
« La famille… » songea-t-elle avec amertume. Peut-être la sienne, à lui. Pour elle, c’était surtout une petite troupe persuadée que son logement leur appartenait, que le réfrigérateur était en libre-service et qu’elle-même faisait partie du service.
À quatorze heures précises, la sonnette retentit. Comme à son habitude, Sophie entra la première, bruyante, envahissante. À quarante ans passés, cheveux teints et voix perçante, elle se dirigea sans détour vers la cuisine.

— Juju, bonjour ! lança-t-elle en embrassant son frère, avant d’ouvrir aussitôt le réfrigérateur. Dis donc, il est presque vide ! Camille, où est le gâteau ? Je pensais que tu aurais préparé quelque chose de spécial.
— Il est dans sa boîte, sur la table, répondit Camille d’un ton maîtrisé, en répartissant la salade dans les assiettes.
— Acheté ? Sophie plissa le nez. Enfin, Camille, tu aurais pu le faire toi-même. Tu as des mains, non ?
Nicolas entra à sa suite. Petit, déjà dégarni, le visage perpétuellement renfrogné, il inspecta le salon d’un regard critique avant de s’affaler dans un fauteuil.
— Dis donc, Julien, vous comptez changer ce canapé un jour ? lança-t-il. Il s’enfonce, on n’est pas bien assis.
Tante Monique arriva la dernière. Silhouette sèche, menton pointu et remarques tout aussi acérées, elle semblait toujours investie d’une mission de redressement moral.
— Ma chère Camille, dit-elle en balayant la cuisine des yeux, pourquoi l’évier ne brille-t-il pas ? Et ces torchons… ils sont grisâtres. Une femme doit veiller à sa maison, c’est son reflet.
Camille serra les poings sans répondre. Julien posa la main sur son épaule, un geste censé l’apaiser mais qui, étrangement, l’irrita davantage.
— Maman, tante Monique, installez-vous, dit-il d’un ton conciliant. Camille a préparé beaucoup de choses.
Une fois à table débuta ce que Camille appelait intérieurement le « tribunal familial ». Sophie goûta la salade et fit aussitôt la moue.
— C’est fade. N’hésite pas sur le sel, les hommes aiment quand c’est relevé. Et puis, un peu plus de mayonnaise n’aurait pas fait de mal. Là, c’est sec.
— Justement, hier encore je disais à Julien que… commença-t-elle en se penchant vers lui, prête à poursuivre sa leçon devant tout le monde.
