Ils n’étaient pas venus demander pardon. Ils étaient venus prendre possession des lieux, comme si tout leur était dû. Une invasion méthodique. Répugnante.
Camille remarqua le rictus satisfait d’Enzo, l’ami de Lucas, déjà occupé à détailler l’entrée comme un agent immobilier en repérage.
— Dehors, ordonna-t-elle d’une voix tranchante.
— Pardon ? Lucas resta figé. Camille, enfin… ne fais pas de scène. Je suis ton mari, quand même. Enfin… presque encore. On peut retirer la demande de divorce…
— J’ai dit : dehors ! hurla-t-elle.
Cette fois, elle ne temporisa pas. Plus de diplomatie, plus de retenue. Elle empoigna Lucas par les revers de sa veste élégante. Le tissu céda dans un craquement sec.
— Mais t’es folle ou quoi ?! cria-t-il en tentant de se dégager.
Il ignorait la force qu’elle avait acquise au fil des années, à manipuler des blocs de pierre, à retourner des sacs de terre humide. Elle le tira brutalement vers elle, puis le projeta en arrière dans le couloir de l’immeuble.
— Ça, c’est pour “dépensière” ! lança-t-elle.
Pris au dépourvu, Lucas perdit l’équilibre et tomba contre Enzo. Le bouquet de pivoines s’écrasa au sol. Camille l’écrasa à son tour du talon, sans la moindre hésitation.
— Tu es malade ! vociféra Isabelle en brandissant son sac à main. Tu n’as pas le droit de toucher à mon fils !
La colère brouillait la vue de Camille. Elle intercepta le poignet de sa belle-mère et la repoussa sèchement. Surprise, perchée sur ses talons aiguilles, Isabelle trébucha, se tordit la cheville et s’affaissa en poussant un cri aigu. Une chaussure dévala les marches.
Lucas, rouge de rage et d’humiliation, se releva tant bien que mal.
— Espèce de… traînée ! beugla-t-il en levant le poing. Je vais te—
Il s’avança, persuadé qu’elle reculerait. Qu’elle se mettrait à pleurer, comme avant.
Mais Camille fit un pas vers lui.
À cet instant, elle ne défendait pas seulement un appartement. Elle défendait la mémoire de son père, la tendresse de sa mère, et surtout sa propre dignité.
Son poing se referma maladroitement, pouce replié à l’intérieur, mais elle y mit toute sa rage. L’impact atteignit la pommette, juste sous l’œil.
Un bruit sourd, presque un craquement.
Lucas poussa un cri et porta la main à son visage. Il n’avait jamais imaginé recevoir un coup. Pour lui, les femmes sanglotaient — elles ne frappaient pas.
— Ça, c’est pour la trahison ! gronda-t-elle.
Elle agrippa le col de sa chemise et tira si fort que les boutons sautèrent, révélant son torse chétif.
— Disparais. Et que je ne te revoie jamais ici !
Enzo, blême, n’eut aucune velléité héroïque.
— Lucas, on s’en va, elle est dingue ! lança-t-il en détalant déjà dans l’escalier.
— Ma chaussure ! hurla Isabelle en tentant de se redresser sur un pied.
Camille fit pivoter Lucas et lui asséna un coup de pied magistral au bas du dos. Il dégringola les marches, son costume “italien” frottant la poussière à chaque rebond.
— Fichez le camp ! cria-t-elle depuis le seuil, décoiffée, haletante, presque sauvage. Revenez et je vous descends en morceaux !
Isabelle, tenant sa seconde chaussure à la main, s’éloigna pieds nus, menaçant d’appeler la police ou l’asile. Lucas, boitant, l’œil tuméfié, la suivait sans oser se retourner. La couture de son pantalon avait cédé, dévoilant un sous-vêtement rouge éclatant. Il n’avait même plus la force d’en avoir honte. Leur assurance fondait comme neige au soleil.
Des portes s’ouvrirent. Des voisins observaient. Certains ricanaient. Julien, du troisième, leva le pouce en signe d’approbation.
Camille resta immobile jusqu’à ce que le bruit de leurs pas disparaisse. Sa main pulsait douloureusement, son cœur battait à tout rompre. Pourtant, une légèreté nouvelle l’envahissait. Elle ne s’était pas contentée de les chasser. Elle venait d’abandonner pour de bon le rôle de victime.
Elle ramassa le bouquet écrasé et le lança par-dessus la rambarde.
— Reprenez votre balai ! lança-t-elle dans la cage d’escalier vide.
Puis elle referma la porte et contempla ses phalanges écorchées.
— Voilà, murmura-t-elle dans le silence de son appartement, mon appartement. Je vais pouvoir m’occuper de la mousse.
Au loin, une alarme de voiture se mit à hurler — sans doute Lucas avait-il heurté un véhicule en fuyant sa débâcle.
Il avait tout perdu : sa femme, le logement, et la face.
Camille, elle, venait de se retrouver.
