« J’ai emprunté trois cent mille euros à la banque ! Trois cent mille ! » s’exclame Lucas, la voix tremblante tandis qu’il compte des billets éparpillés sur le lit

Acte égoïste, honteux et dangereusement naïf.
Histoires

— Maman a raison, marmonna-t-il enfin d’un ton fermé. Tu dépenses sans compter. L’argent, tu n’as jamais su le gérer. Tes mousses décoratives et tes bouts de bois vernis ne rapportent pas un centime, mais tu vis comme une princesse. Le prêt, c’est moi qui l’ai contracté, Camille. À mon nom. Et toi, tu n’es qu’un bel ornement… un ornement dont je dois maintenant payer les intérêts.

Quelque chose céda en elle, net. L’ultime espoir d’être comprise se dissipa comme de la poussière. Elle observait cet homme qu’elle aimait depuis deux ans et ne reconnaissait plus rien de lui. Devant elle se tenait un étranger mesquin, craintif, toujours tapi derrière l’ombre maternelle.

— Un ornement ? répéta-t-elle avec lenteur. Quand tu m’as demandé en mariage, tu avais déjà ta calculatrice dans la poche ?

— Ne prends pas ce ton ! aboya Isabelle. Ça y est, elle ose répondre ! Tu devrais être à genoux devant ton mari et réfléchir à la façon dont tu comptes rembourser la dette. Vends donc ton manteau de fourrure. Ou les bijoux que tes parents t’ont offerts !

— Quels bijoux ? intervint Thomas avec un ricanement. De la pacotille, oui. Je l’ai dit dès le début : cette noce, c’est une mascarade. Lucas, tu t’es fait avoir. Épouser une fille sans dot et avec des exigences pareilles…

Camille tourna les yeux vers son mari, attendant qu’il remette son oncle à sa place. Mais Lucas hocha simplement la tête.

— Tonton Thomas n’a pas tort. Je pensais qu’on formerait une équipe, Camille. Et en réalité… tu es un poids.

La déception se mua en colère, brûlante, mais son esprit demeurait d’une clarté glaciale. En un éclair, elle vit son avenir : reproches incessants, comptes surveillés au centime près, une belle-mère omniprésente, un mari geignard.

— Je ne suis le fardeau de personne, dit-elle calmement. Je suis ta femme. Enfin… j’étais.

— Comment ça, “j’étais” ? s’alarma Isabelle. Ne joue pas avec les mots. Tu as des obligations, maintenant. À la campagne, notre potager attend qu’on s’en occupe, et l’appartement de Lucas n’est pas encore rénové. On ne vit pas éternellement aux crochets des autres. Il va falloir t’y mettre, ma chère. La vie facile, c’est terminé.

Lucas s’approcha de la fenêtre et lui tourna ostensiblement le dos.

— Franchement, je regrette qu’on se soit mariés, lança-t-il en fixant son reflet dans la vitre. On a agi trop vite. On aurait dû vivre ensemble, tester. Maintenant j’ai ce boulet au cou… le crédit, toi… Tu sais quoi, Camille ? Là, tout de suite, tu me dégoûtes. Debout dans cette robe à quarante mille euros, et tu ne sers à rien.

Les mots restèrent suspendus, lourds : je regrette. Tu me dégoûtes.

À cet instant, elle ne se sentit plus mariée. Elle se redressa, inspira profondément, puis alla vers l’armoire. Elle en sortit son sac de voyage.

— Où tu crois aller ? cria Isabelle. La discussion n’est pas finie ! Qui va payer ?

Camille ne répondit pas. Sans se soucier des regards, elle ôta son voile et le jeta sur le lit, directement sur les billets éparpillés.

— Étouffe-toi avec, dit-elle à Lucas. Revends-le, tu en tireras peut-être quelques milliers.

Dans la salle de bains, elle quitta sa robe pour enfiler un jean et un simple tee-shirt, tandis que, derrière la porte, le “conseil de famille” s’emportait. Lorsqu’elle ressortit, mère et fils comptaient l’argent pour la troisième fois, et Thomas vidait la bouteille de champagne au goulot.

— Je pars, déclara-t-elle.

— Va-t’en ! ricana Lucas. On verra bien où tu finiras. Dans deux jours, tu reviendras en courant.

— Qu’elle parte, renchérit Isabelle. Elle nous use les nerfs. Dès demain, on dépose une demande de divorce, avant qu’il n’y ait des enfants. Le ciel nous protège !

Camille quitta la chambre en claquant la porte. Le couloir silencieux de l’hôtel lui parut presque harmonieux comparé à la laideur qu’elle laissait derrière elle.

Le taxi traversa la ville nocturne jusqu’à la maison de ses parents.

Ils ne dormaient pas. Marc était assis à la table de la cuisine, Nathalie faisait chauffer de l’eau. En voyant leur fille entrer, un sac à la main, seule, les yeux rougis — les larmes éclatèrent dès qu’elle franchit le seuil — ils ne posèrent aucune question inutile.

— Il t’a fait du mal ? demanda simplement son père. Sa voix restait posée. Géologue toute sa vie, il savait garder son sang-froid quand il le fallait.

Camille raconta tout. Le prêt contracté sans la prévenir, les quatre-vingt mille euros, les reproches, les insultes, les mots “je regrette” et “poids”.

Nathalie porta la main à sa bouche, horrifiée. Les mâchoires de Marc se crispèrent.

— Des misérables, dit-il à voix basse. Petits, avides.

— Papa… ils ont dit que vous… que nous étions des bons à rien, des pauvres incapables…

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