Elle tendit la main, paume ouverte.
— Les clés.
Nicolas cligna des yeux, déconcerté.
— Comment ça, les clés ?
— Celles de l’appartement. Tout de suite.
— Tu perds la tête. Rentre à la maison, on discutera plus tard, — il tenta de lui saisir le bras pour l’entraîner.
Sophie retira vivement son coude.
— Je répète : rends-les-moi. Sinon j’appelle la police et je déclare la présence d’intrus. Tu n’es enregistré nulle part chez moi.
Un ricanement méprisant lui échappa. Il fit volte-face, fouilla la petite commode de l’entrée chez Camille, attrapa son trousseau dans sa sacoche et le lança aux pieds de Sophie.
— Tiens. Et avale-les avec ta crise d’hystérie.
Sans un mot, elle se pencha, ramassa les clés, appuya sur le bouton de l’ascenseur. Derrière elle, elle perçut le sifflement irrité de Camille et les explications confuses de Nicolas.
Une fois chez elle, elle se mit à agir mécaniquement, comme guidée par un programme invisible. Gestes nets, précis, sans hésitation. Elle descendit des étagères du haut de grands sacs à carreaux qu’on utilise pour les déménagements. Puis elle ouvrit l’armoire de Nicolas. Costumes, chemises, jeans — tout fut jeté pêle-mêle dans les sacs. Les chaussures italiennes, la collection soigneusement alignée de cravates, la machine à café hors de prix qu’il s’était offerte en interdisant à quiconque d’y toucher.
L’appartement appartenait à son grand-père, architecte renommé dans la ville. Désormais âgé et affaibli, il vivait chez la mère de Sophie, à la campagne, où l’on veillait sur lui comme il le méritait. Nicolas, lui, s’était toujours comporté ici en propriétaire. Il avait imposé des travaux à son goût, remplacé les meubles anciens sans demander l’avis de personne, persuadé que ces murs formaient son territoire.
Deux heures plus tard, on frappa à la porte avec insistance. Il ne pouvait plus entrer de lui-même : les clés n’étaient plus en sa possession. Les coups résonnaient lourdement.
Sophie ouvrit. Il se tenait sur le seuil, habillé cette fois, les cheveux encore en bataille. Son visage mêlait colère et incompréhension.
— Tu as perdu la raison ? Tu m’as humilié devant Camille ! — hurla-t-il en franchissant l’entrée. — Tu te rends compte de ce que tu fais ?
Il s’interrompit brusquement en apercevant l’amoncellement de sacs.
— C’est quoi, ça ?
— Tes affaires. Toutes. Emporte-les.
— Tu me mets dehors ? — Il éclata d’un rire bref, nerveux. — Pour une petite aventure ? Sophie, ne sois pas ridicule. Oui, ça s’est produit. J’ai dérapé. C’est la nature masculine, comprends un peu. Camille sait… enfin, tu as vu. Mais c’est avec toi que je vis ! Toi, je t’apprécie pour le confort, pour la tranquillité. Le reste, ce n’est qu’un défouloir.
— Un défouloir ? — répéta-t-elle d’une voix basse. — Tu m’as empêchée de voir ma mère, tu m’as retenue en ville pendant les fêtes, tu as menti au sujet de ta fille, tu couchais avec ton ex-femme… et tu appelles ça un défouloir ?
Il entra davantage, repoussant un sac du pied.
— Arrête ton cinéma. Peut-être que l’appartement est à ton grand-père, mais les rénovations, c’est moi qui les ai payées. J’ai investi ici. Si tu veux que je parte, rembourse-moi la moitié. Et puis, franchement, qui voudrait de toi ? Ta manie de collectionner des feuilles séchées… Sans moi, tu crèverais de faim avec tes bricolages. Tu es fade, Sophie. Transparente. Camille, elle, c’est une flamme. Toi, un marécage. Je supportais ça parce que ça m’arrangeait. Et maintenant tu prétends avoir du caractère ?
Pas la moindre excuse. Seulement des reproches, des accusations. Il parlait comme s’il détenait tous les droits, certain de son impunité. Son arrogance semblait sans limite.
— Pars, — dit-elle simplement. — Sors d’ici.
— Très bien, je m’en vais, — lança-t-il en attrapant deux sacs. — Tu me supplieras quand tu comprendras qu’on ne survit pas seule. Et j’aviserai si j’accepte de te reprendre.
Il transporta les sacs sur le palier, fit plusieurs allers-retours. Sophie écouta le ronronnement de l’ascenseur qui l’emportait vers le rez-de-chaussée. Puis elle verrouilla la porte. Aucune larme. Seulement un vide immense, et, quelque part au fond d’elle, une sensation claire, presque vibrante : celle d’être libérée.
Le premier mai se leva sous un soleil éclatant. Sophie ouvrit les yeux non pas au son du réveil, mais sous la caresse d’un rayon lumineux. Elle avait dormi d’un sommeil profond. L’appartement était silencieux, mais ce silence n’était plus pesant : il était apaisant, neuf.
Elle décida que la fête aurait lieu malgré tout. Personne ne lui volerait le printemps. Elle sortit la farine, les œufs, la crème. Prépara la pâte de son gâteau préféré, un medovik au miel que Nicolas qualifiait dédaigneusement de « pâtisserie de campagne », lui préférant des cheesecakes industriels. Peu à peu, l’air se remplit d’un parfum chaud et sucré. Elle installa dans un vase des branches de pommier en fleurs qu’elle avait cueillies deux jours plus tôt et dissimulées sur le balcon pour ne pas « encombrer » l’espace, selon les mots de son mari.
Elle mit de la musique — du vieux jazz, celui que son grand-père adorait.
Vers quatorze heures, la sonnette retentit. Longuement. Avec exigence.
Sophie s’approcha du judas.
Nicolas. Seul, sans ses affaires.
