— Tu as regardé les reçus ? Ce n’était pas une pharmacie. C’était une bijouterie.
Sophie avait aperçu l’alerte bancaire sur la tablette de Nicolas, qu’il avait négligemment laissée ouverte deux semaines plus tôt. Le montant l’avait saisie. Interrogé, il avait répondu sans ciller qu’il s’agissait d’un acompte pour assurer un nouveau lot de marchandises.
— Je ne veux pas passer pour une folle jalouse, avait-elle murmuré.
— Alors commence par ouvrir les yeux, avait répliqué Julie d’un ton tranchant. Si tu fais semblant de ne rien voir aujourd’hui, demain il l’installera ici et toi, il te reléguera sur le paillasson.
Après le départ de son amie, Sophie avait erré longtemps d’une pièce à l’autre. Les soupçons qu’elle avait refoulés avec obstination avaient cessé de se taire ; ils s’étaient étendus en elle comme une marée sombre. Elle revoyait Nicolas poser son téléphone face contre table dès qu’elle entrait. Elle se souvenait de son agacement chaque fois qu’elle demandait comment s’était passée la journée avec sa fille. Et cette odeur, accrochée à ses chemises : pas celle, douce et poudrée, d’un enfant malade, mais un parfum capiteux, profond, résolument féminin.
Ce n’était pas une colère explosive qui montait en elle, mais quelque chose de plus dense, plus lourd : l’humiliation d’être prise pour une idiote docile. Une épouse pratique, accommodante. Elle attrapa son téléphone sans composer son numéro. Inutile. Elle connaissait l’adresse des bureaux de son entreprise et savait qu’il devait assister à une brève réunion avant un départ prévu officiellement pour le lendemain matin. Pourtant, d’après ce qu’elle comprenait désormais, il était parti la veille sous prétexte de « préparer des documents urgents ».
Elle se changea. Pas son éternel jean ni son pull confortable, ceux qu’elle portait pour travailler la terre dans son atelier, mais une robe sobre, élégante, qui épousait sa silhouette avec assurance. Puis elle commanda un taxi.
Au siège de la société, la secrétaire — une jeune femme aux yeux inquiets — lui apprit que Nicolas était parti en début d’après-midi.
— Il est rentré chez lui ? demanda Sophie calmement.
— Non… Il a parlé d’un rendez-vous. Important. Personnel.
Sophie connaissait l’adresse de Camille. Nicolas ne l’avait jamais cachée, se targuant de sa transparence : « Je vais voir ma fille, je n’ai rien à dissimuler. » L’immeuble se trouvait dans une résidence cossue à l’autre bout de la ville. Pendant le trajet, elle réalisa qu’elle ne s’y rendait pas pour hurler ni pour provoquer une scène. Elle allait chercher la vérité, quelle qu’en soit la laideur.
La porte ne s’ouvrit pas immédiatement. Durant l’heure qu’elle avait passée en voiture, sa détermination ne s’était pas effritée ; elle s’était durcie, devenue froide et précise comme une lame. Elle sonna une seconde fois, plus longuement.
Le verrou claqua enfin.
Camille apparut sur le seuil. Pas en tenue de mère débordée veillant un enfant fiévreux. Elle portait un déshabillé de soie bordeaux, jeté à la hâte sur une peau nue. Ses cheveux étaient défaits, ses lèvres encore brillantes.
— Oh… Sophie ? fit-elle avec une surprise feinte, où perçait une satisfaction mal dissimulée. On n’attendait personne. Léa dort.
— Je ne viens pas pour Léa, répondit Sophie d’une voix sourde.
Au même instant, Nicolas sortit de la salle de bains au fond du couloir. Une serviette nouée autour des hanches, les cheveux mouillés, une trace rouge visible sur son torse. Il se séchait le visage en fredonnant, insouciant.
Il s’immobilisa en apercevant sa femme. La serviette s’arrêta dans son geste.
— Sophie ?… Qu’est-ce que tu fais ici ? Je t’avais dit…
Camille s’adossa au chambranle, ajustant ostensiblement son peignoir qui glissa un peu plus haut sur sa cuisse.
— Nicolas, règle ça avec ton… épouse. Nous n’avons pas terminé de parler du traitement de ta fille.
Le cynisme de la phrase fut si violent que Sophie en resta muette une seconde. Elle contemplait l’homme qu’elle avait cru solide, honnête. À sa place se tenait un étranger pris en flagrant délit, cherchant encore à sauver les apparences.
Nicolas reprit contenance et s’avança, la mâchoire crispée.
— Tu m’espionnes maintenant ? Tu deviens folle ? Je t’ai dit de rester chez nous !
Sophie ne cria pas. Elle ne se jeta ni sur lui ni sur sa rivale. Elle les observa longuement, enregistrant chaque détail de cette mise en scène sordide. Quelque chose en elle céda dans un déclic presque imperceptible, comme si un fil venait de se rompre pour toujours.
