« Eh bien, Michel, je ne te savais pas amateur de formes généreuses » dit Laurent en sifflant, laissant Camille humiliée et silencieuse

Un sourire poli cachait une colère méprisable.
Histoires

— Sarah Clement, dis-je dans le téléphone.

Autour de la table, le silence s’abattit d’un coup.

— C’est Camille Denis. Oui, je sais qu’il est tard. Demain matin, première heure, je veux que tu prépares les notifications de résiliation pour l’ensemble des contrats avec « Brise Média ». Tous, sans exception : identité visuelle, gestion des réseaux, campagnes saisonnières… absolument tout. Motif : qualité de communication insatisfaisante. Oui, les cinq points de vente. Je confirme. Nous sélectionnerons un nouveau prestataire dans la semaine. Merci.

Je déposai calmement le téléphone devant moi, puis relevai les yeux vers Laurent Lopez.

Il ne comprenait pas encore. Son regard avait cette expression perplexe qu’on adresse à quelqu’un qui se mettrait soudain à parler une langue inconnue.

— Camille… qu’est-ce que tu fais ? demanda-t-il.

— Laurent, « Confiserie Plus », c’est moi. « Douceur & Co », c’est aussi moi. Cinq boutiques. Trente-deux salariés. Depuis six ans, ton agence vit en grande partie grâce à mes commandes. Quatre millions huit cent mille euros par an. Presque la moitié de ton chiffre d’affaires. J’ai vérifié les bilans.

Je vis son visage se transformer par étapes. D’abord l’incompréhension. Ensuite le calcul. Puis la prise de conscience. Enfin, une peur nue.

— Attends… Il posa son verre trop brusquement ; une éclaboussure de vin tacha la nappe. Confiserie Plus… c’est toi ? Et Sarah Clement, c’est ton responsable marketing ?

— Depuis six ans, tu gères la communication de mon réseau, repris-je. Et depuis sept ans, tu m’humilies à chaque occasion. Tu m’as poussée dans une piscine. Tu m’as rabaissée devant mes partenaires. Ici, chez moi.

Bernard Nicolas demeurait immobile, les mains jointes. Monique Gauthier observait Laurent avec un dégoût à peine voilé — le même regard que l’on réserve à un insecte tombé dans son assiette.

— Camille, allons… tenta Laurent en se levant. Ses doigts tremblaient. Je ne les avais jamais vus trembler. C’est du business. Ne mélangeons pas tout. Michel est mon ami. Je ne savais pas, d’accord ? Je n’en avais aucune idée !

— Tu ignorais que j’étais la propriétaire de Confiserie Plus, certes, répondis-je. Mais tu savais parfaitement que j’étais une personne. Et cela ne t’a jamais arrêté.

Nathalie Roussel restait muette, les yeux fixés sur la table, fidèle à elle-même.

Michel Morel me regardait sans intervenir. Pour la première fois en huit ans, il ne cherchait pas à apaiser, ni à minimiser.

— On peut en discuter, proposa Laurent en s’approchant d’un pas. Pas ici. En privé.

— Non. Pendant sept ans, tu m’as manqué de respect en public. Ma réponse sera publique. Les contrats sont résiliés. Décision définitive.

Je me rassis avec lenteur, pris une tartelette et y mordis. La crème aux fruits rouges était parfaite : pointe de vanille, acidité franche de la framboise. Une réussite. Pour une fois, je savourais pleinement quelque chose.

Laurent demeura planté au milieu du salon, la nappe tachée à ses côtés, le visage défait. Puis il tourna les talons. Nathalie le suivit. La porte d’entrée claqua.

Le silence revint. Je terminai mon verre d’eau.

Bernard Nicolas s’éclaircit la gorge.

— Camille Denis… votre concept de franchise mérite vraiment qu’on en reparle.

Je lui adressai le premier sourire sincère de la soirée.

Plus tard, lorsque les invités furent partis, Michel et moi débarrassions la table. Il empilait les assiettes sans un mot. Finalement :

— Tu sais qu’il va m’appeler tous les jours maintenant ?

— Oui.

— Et je suis censé lui dire quoi ?

— La vérité. Qu’il est venu chez moi et qu’il a insulté la maîtresse de maison.

Il déposa une assiette dans l’évier, puis se tourna vers moi.

— J’aurais dû l’arrêter depuis longtemps.

Je ne répondis pas. Parce que c’était exact. Il aurait dû. Mais il ne l’avait pas fait. Et cela aussi faisait partie de notre histoire.

Deux mois ont passé.

Laurent a perdu mes contrats. Quatre millions huit cent mille euros par an : un manque à gagner considérable. Il a licencié trois personnes et quitté ses anciens bureaux pour un espace plus modeste. C’est Michel qui me l’a appris — il continue à le voir une fois toutes les deux semaines.

D’après ce qu’on me rapporte, Laurent explique partout que je suis « revancharde », que j’ai « profité du contexte », que j’ai « confondu l’affectif et le professionnel ». Selon lui, un véritable entrepreneur n’agirait pas ainsi.

Peut-être. Ou peut-être qu’un véritable entrepreneur ne pousse pas sa cliente dans une piscine.

J’ai engagé une nouvelle agence. Le travail est tout aussi efficace. Et, détail surprenant, les échanges sont courtois. Comme quoi, on peut faire de la publicité sans mépriser ceux qui paient.

Michel continue de voir Laurent, seul. Je ne l’en empêche pas. Leur amitié leur appartient. Mais Laurent ne s’est plus jamais assis à notre table. Et moi, je respire enfin. Pour la première fois depuis sept ans, je me sens réellement en paix.

Une seule question me traverse encore l’esprit.

Ai-je été trop loin en rompant les contrats devant ses partenaires ? Ou bien a-t-il simplement récolté ce qu’il avait semé — après des années de mépris, une soixantaine de réunions, des insultes et cette piscine ?

À votre place, vous auriez fait quoi ?

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