— Allons, ne fais pas ta difficile ! Tout le monde se baigne. À moins que tu aies peur que la piscine déborde si tu y entres ?
Quelques rires étouffés fusèrent. Deux, peut‑être trois personnes. Les autres étudièrent soudain leur verre avec un intérêt passionné.
Je choisis de ne pas répondre. Je me tournai vers Alice Durand et repris notre conversation, décidée à laisser passer l’orage. Comme d’habitude. Une remarque blessante, mon silence, puis la soirée qui s’achève et chacun rentre chez soi.
Sauf que Laurent Lopez ne bougea pas. Il resta derrière mon transat. Je sentais sa présence, son ombre sur ma nuque.
Et soudain il éleva la voix, assez fort pour que personne ne puisse prétendre ne pas avoir entendu :
— Espèce de grosse idiote ! Allez, à l’eau !
Ses deux mains me frappèrent entre les omoplates. Brutalement. Je venais tout juste de me lever pour m’éloigner du bord.
Le choc fut immédiat. L’eau glacée me coupa le souffle, le chlore m’envahit les narines. Ma tunique se gorgea d’eau et me tira vers le fond. Je remontai en agrippant la margelle. Un bourdonnement assourdissant me remplissait les oreilles. Lui, là‑haut, riait, les bras écartés comme un acteur en scène.
— Mais c’était pour rire !
Dix-huit paires d’yeux me fixaient. Certains ricanaient encore. D’autres détournaient le regard. Michel Morel accourait depuis le barbecue. Nathalie Roussel était livide.
Je sortis seule. L’eau dégoulinait de mes vêtements plaqués contre ma peau. Mes cheveux collaient à mon front. Mon téléphone, dans la poche de la tunique, était fichu. Quatre-vingt mille euros réduits à un bloc trempé.
J’attrapai une serviette sur un transat voisin, m’enveloppai, essuyai calmement mon visage. Mes mains ne tremblaient pas. Cette maîtrise me surprit moi‑même.
— Laurent, dis‑je d’une voix posée, tu viens de me pousser dans la piscine sans mon accord. Mon téléphone est détruit. Il vaut quatre-vingt mille euros. Je veux un virement d’ici demain.
Son rire se suspendit une fraction de seconde, puis son sourire revint.
— Camille, tu dramatises. C’était une blague. Achète‑toi un autre portable.
— Le virement, avant demain. Sinon je dépose plainte. Ce n’est pas une plaisanterie, Laurent. C’est une agression.
Un silence dense s’abattit. Même la musique sembla s’éteindre.
Michel se tenait près de moi, trempé lui aussi — il avait sauté pour m’aider, mais j’étais déjà hors de l’eau.
— On y va, dit‑il simplement.
Et pour la première fois en sept ans, il n’ajouta pas qu’il n’avait pas fait exprès.
Dans la voiture, je restai assise sur la serviette. L’eau s’infiltrait dans le siège. J’étais furieuse, mais d’une colère froide, limpide, presque clinique.
Laurent ne paya pas. Ni le lendemain, ni trois jours plus tard, ni la semaine suivante. En revanche, il écrivit à Michel : « Dis à ta femme d’arrêter son cinéma. Une blague reste une blague. Et qu’elle me remercie de la supporter à nos soirées. »
Michel me montra le message sans un mot. Je le lus. Quelque chose se déplaça en moi. Pas une cassure. Plutôt un déclic, comme un levier qu’on met enfin dans la bonne position.
Une semaine plus tard, nous organisions un dîner à la maison. À moitié professionnel. J’avais convié deux candidats potentiels à ma franchise. Michel avait invité des collègues. Laurent s’était invité lui‑même : « On m’a dit qu’il y avait du monde chez vous. Je passe avec Nathalie. » Michel m’avait demandé mon avis. J’avais accepté.
Douze convives autour de notre grande table du salon. J’avais cuisiné pendant deux jours — non pour impressionner Laurent, mais parce que Bernard Nicolas et Monique Gauthier, propriétaires d’une chaîne de cafés à Grenoble, envisageaient sérieusement d’acheter ma franchise. Cette soirée comptait.
Laurent arriva avec sa chemise impeccable et une bouteille à deux mille euros. Il embrassa Michel, me salua d’un signe de tête. Pendant une heure, il fut irréprochable : anecdotes sur la Turquie, compliments sur les plats. J’eus presque l’illusion qu’il avait retenu la leçon.
Erreur.
Au moment du dessert — des tartelettes à la crème de fruits rouges, façonnées à la main — il s’adossa à sa chaise, un verre de vin rouge à la main, le regard alourdi.
— Camille, en plus d’être une cuisinière exceptionnelle, a un solide appétit, lança‑t‑il en s’adressant à Bernard Nicolas. Michel, rappelle‑leur combien elle peut engloutir en une seule fois ?
Bernard haussa un sourcil. Monique posa lentement sa fourchette.
J’étais à l’autre bout de la table. Devant moi, une tartelette. Quatre heures passées en cuisine le matin même. Deux jours de préparation. Des partenaires stratégiques. Ma maison. Ma table. Mon travail.
Et lui, encore.
En moi, tout devint silencieux. Pas la rage. Le silence qui précède une décision irrévocable.
Je me levai sans hâte. Pris mon nouveau téléphone — payé de ma poche, puisque Laurent n’avait rien versé.
— Sarah Clement, …
