Le restaurant que Laurent Lopez avait privatisé pour la soirée nous attendait, élégant et un peu théâtral. Une table interminable, nappes immaculées, musiciens installés près des baies vitrées. Nathalie Roussel portait une robe neuve, discrète comme toujours, presque effacée. Laurent, lui, occupait tout l’espace. Peau hâlée, sourire éclatant, chemise qui devait bien coûter 30 000 euros. Il accueillait chacun avec de grandes tapes dans le dos pour les hommes, des baisers appuyés sur les mains des femmes. Irrésistible en apparence. À condition de ne pas le connaître vraiment.
Je déposai la boîte sur une petite table à part et soulevai le couvercle. Le gâteau sembla capter la lumière. Les filaments de caramel vibraient sous les lampes. Plusieurs invités s’approchèrent aussitôt, téléphones levés.
— C’est l’œuvre de qui ? demanda une femme en robe bordeaux.
— De moi, répondis-je simplement.
— Vous êtes pâtissière ?
— Oui.
Laurent s’avança à son tour. Il observa le gâteau, puis moi.
— Camille, dit-il avec un sourire en coin, c’est vrai qu’il en jette. Mais tu devrais peut-être éviter d’utiliser autant de crème pour toi-même, non ?
Il éclata de rire et se tourna vers les autres.
— Camille Denis adore les douceurs. Ça se voit, hein ?
Sa main s’abattit sur mon épaule, faussement complice.
Je me tenais là, à côté de ce gâteau de quatre kilos façonné pendant six heures, sous le regard de vingt personnes. Certains détournèrent les yeux. D’autres affichèrent un sourire figé. Nathalie étudiait son verre comme s’il contenait une réponse.
À l’intérieur, quelque chose se verrouilla. Pas une explosion. Plutôt le déclic net d’une serrure qu’on ferme.
— Laurent, dis-je d’une voix parfaitement calme, ce gâteau vaut 12 000 euros. J’y ai consacré six heures. Tu viens d’insulter la personne qui t’apporte un cadeau fait main. Alors je le reprends.
Je rabattai le couvercle.
Le silence devint si dense qu’on entendait, au loin, un robinet goutter dans les cuisines.
— Tu plaisantes ? balbutia-t-il.
— Pas du tout.
Je soulevai la boîte. Quatre kilos. Mes mains étaient stables. Je fis demi-tour et quittai la salle.
Michel Morel me rattrapa sur le parking.
— Camille, attends.
— Je t’attends dans la voiture.
— Il ne pensait pas à mal, il a juste…
— Michel, l’interrompis-je en posant la boîte sur le capot, ça fait sept ans que c’est “juste”. À chaque réunion. Devant tout le monde. Je refuse de continuer à faire semblant que c’est normal. On rentre.
Nous sommes partis. Le lendemain matin, j’ai rapporté le gâteau à la pâtisserie. Il a été vendu en moins d’une heure.
Pendant le trajet, Michel garda le silence. À la maison, il finit par dire :
— Il l’a mal pris.
— Moi aussi.
Ce soir-là, seule dans la cuisine, je buvais mon thé en regardant la nuit derrière la fenêtre. Douze mille euros, ce n’était pas la question. Six heures de travail non plus. Ce qui comptait, c’étaient ces vingt témoins qui m’avaient vue récupérer mon propre cadeau. Je ne savais pas si j’avais eu raison. Mais je me tenais droite. Et cela changeait quelque chose.
Deux semaines plus tard, Laurent appela comme si rien ne s’était passé. Il organisait une fête autour de sa piscine et nous invitait.
— Cette fois, pas de gâteau ! lança-t-il en riant.
Je n’avais aucune envie d’y aller. Vraiment aucune. J’annonçai à Michel que je restais à la maison. Il acquiesça. Puis, deux jours plus tard :
— Camille, il y aura Jules Perrin et Alice Durand. Et Raphaël Arnaud. On ne les a pas vus depuis des siècles. Je ne te demande pas de te réconcilier avec Laurent. Viens juste pour moi.
Pour lui. Huit années “pour lui”. Chaque fête, chaque week-end commun, chaque soirée idiote. J’ai fait le calcul : en sept ans, nous avions vu Laurent environ soixante fois. Huit à dix rencontres par an. Et jamais une seule sans une remarque sur mon poids, ce que je mangeais, ma silhouette ou mes vêtements.
Soixante rencontres. Soixante humiliations. Et moi, je souriais, je me taisais ou je m’éclipsais. Ensuite, Michel répétait : “Il ne le fait pas méchamment.”
J’ai fini par accepter.
Laurent possédait une maison à la campagne. Grand terrain, piscine illuminée, coin barbecue impeccable. Tout respirait la réussite. Il adorait exhiber ses succès. Transats blancs, éclairages sophistiqués, enceintes diffusant de la musique. Dix-huit invités au total. J’en connaissais la moitié.
Je portais un maillot une pièce, recouvert d’une tunique légère. Taille cinquante-deux, oui. Je suis une femme corpulente. Je le sais chaque matin en m’habillant, en dirigeant mes cinq pâtisseries, en versant les salaires de mes trente-deux employés. Mon corps m’appartient. Ce n’est pas son sujet.
La première heure se passa sans incident. Laurent était occupé au barbecue avec de nouveaux venus. Assise sur un transat, je buvais une limonade en discutant avec Alice. Je l’aimais bien. Elle aussi était ronde, et elle subissait parfois les plaisanteries de Laurent, mais moins souvent — ils se voyaient rarement.
Puis il s’approcha. Un verre à la main, sourire éclatant, silhouette impeccable. Il s’arrêta près de moi.
— Camille, pourquoi tu ne vas pas dans l’eau ? Elle est chaude.
— Ça ne me dit rien, répondis-je.
Il inclina la tête, toujours souriant.
— Alors ?
