— Allons, ne fais pas ta difficile ! Tout le monde se baigne. Ou alors tu as peur que le niveau de l’eau monte d’un coup ?
Quelques rires étouffés fusèrent. Deux, peut-être trois personnes. Les autres se plongèrent dans une soudaine contemplation de leurs verres.
Je choisis de ne pas relever. Je me tournai vers Mélanie Moreau et repris notre conversation, comme si de rien n’était. Je me disais que cela passerait, comme d’habitude. Une pique, mon silence, la soirée qui s’achève, et nous rentrerions.
Mais Olivier Mercier ne s’éloigna pas. Il resta derrière mon transat. Je sentais sa présence, son ombre immobile dans mon dos.
Puis il éleva la voix, suffisamment fort pour que tout le monde entende :
— Espèce de grosse idiote ! Allez, à l’eau !
Je n’eus pas le temps de réagir. Ses deux mains me frappèrent violemment entre les omoplates. Je venais de me lever pour m’écarter du bassin.
Le choc. L’eau froide qui claque contre la peau. L’odeur du chlore qui brûle les narines. Ma tunique s’alourdit instantanément, m’entraînant vers le fond. Je remontai en toussant et agrippai le rebord. Un bourdonnement me remplissait les oreilles. Au-dessus, Olivier riait, les bras ouverts, feignant l’innocence :
— Mais c’est pour rire !
Dix-huit paires d’yeux. Certains riaient encore. D’autres détournaient le regard. Jean Martinez accourait depuis le barbecue. Christine Faure était livide.
Je sortis seule de la piscine. Sans aide. Le tissu trempé épousait chaque courbe. Mes cheveux dégoulinaient sur mon front. Dans la poche de ma tunique, mon téléphone — hors d’usage. Huit cents euros réduits à une masse humide.
Je saisis une serviette sur le transat voisin, me séchai le visage. Mes mains ne tremblaient pas. Cela m’étonna moi-même.
— Olivier, dis-je d’une voix parfaitement posée, tu viens de me pousser dans l’eau sans mon accord. Mon téléphone est détruit. Il vaut huit cents euros. J’attends un virement d’ici demain.
Son rire s’interrompit une fraction de seconde, puis son sourire revint.
— Inès, franchement… c’était une blague. T’as qu’à en racheter un.
— Le virement avant demain, répétai-je. Sinon je déposerai plainte. Ce n’est pas une plaisanterie. C’est une agression.
Le silence tomba d’un coup. Même la musique sembla s’éteindre.
Jean se tenait près de moi, trempé lui aussi — il avait sauté pour m’aider, mais j’étais déjà sortie.
— On rentre, dit-il simplement. Pour la première fois en sept ans, il n’ajouta pas qu’Olivier ne pensait pas à mal.
Dans la voiture, j’étais assise sur une serviette. L’eau gouttait sur le siège. J’étais humide, furieuse, et pourtant d’un calme glacial. Une colère froide, nette, presque lumineuse.
Olivier ne paya pas. Ni le lendemain, ni trois jours plus tard, ni la semaine suivante. En revanche, il écrivit à Jean : « Dis à ta femme d’arrêter son cinéma. Une blague reste une blague. Et qu’elle me remercie, je la supporte déjà à nos soirées. »
Jean me montra le message sans un mot. Je le lus. Quelque chose, en moi, se déplaça définitivement. Rien ne se brisa. C’était plutôt comme un mécanisme qui s’enclenche enfin dans la bonne direction.
Une semaine plus tard, nous organisions un dîner à la maison. Semi-professionnel. J’avais convié deux futurs partenaires intéressés par ma franchise. Jean avait invité quelques collègues. Olivier s’invita lui-même. Il appela Jean : « J’ai entendu parler de votre petite réception. Je passe avec Christine. » Jean me demanda mon avis. J’acceptai.
Douze convives autour de notre grande table, dans ce salon que j’aimais tant. J’avais passé deux jours en cuisine. Non pour impressionner Olivier, mais parce que Christian Rousseau et Véronique Girard — propriétaires d’une chaîne de cafés à Marseille — étudiaient sérieusement mon projet. Cette soirée comptait.
Olivier arriva dans sa chemise impeccable, une bouteille de vin à vingt euros à la main, accompagné de Christine. Il serra Jean dans ses bras, me salua d’un signe de tête. La première heure se déroula sans accroc. Il plaisantait, racontait ses vacances en Turquie, complimentait les plats. J’osai croire qu’il avait retenu la leçon.
Erreur.
Au moment du dessert — des tartelettes à la crème de fruits rouges, faites maison — il se renversa sur sa chaise, un verre de rouge à la main, le regard lourd.
— Inès excelle en cuisine, déclara-t-il en s’adressant à Christian Rousseau. Mais elle excelle aussi à table. Jean, dis-leur combien elle peut engloutir en un repas ?
Christian haussa un sourcil. Véronique posa sa fourchette.
Je me trouvais à l’autre extrémité de la table. Devant moi, une tartelette. La crème que j’avais préparée le matin même. Quatre heures de cuisson. Deux jours d’efforts. Mes invités. Ma maison. Mon travail.
Et lui. Encore.
En moi, tout devint silencieux. Pas de colère. Juste un calme absolu. Celui qui précède une décision irrévocable.
Je me levai tranquillement. Je pris mon téléphone — le nouveau, payé de ma poche, ces huit cents euros qu’Olivier n’avait jamais remboursés.
— Stéphanie,
