— Espèce de parasite sans honte ! Tu ne sais rien faire d’autre que gaspiller l’argent de mon fils !
Ma belle-mère lança ces mots devant toute la famille. Et elle ne les prononça pas à voix basse.
Elle ne chercha même pas à adoucir sa phrase. Depuis l’autre bout de la table, elle me criait presque dessus, le visage animé d’une indignation si sincère que quelqu’un ignorant notre situation aurait pu croire que je vidais méthodiquement le compte bancaire de son pauvre fils depuis des années.
Je reposai lentement ma fourchette dans mon assiette.
C’était un dimanche. Nous avions invité à déjeuner la sœur de mon mari, son époux, ainsi que deux cousins venus passer quelques jours en ville.

Depuis le début de l’après-midi, ma belle-mère, Sylvie, distribuait de petites remarques venimeuses. Elle avait d’abord observé que ma robe n’avait « sûrement pas dû coûter trois fois rien ».
Ensuite, elle avait voulu savoir combien nous avions payé les nouveaux rideaux du salon.
Plus tard, en apercevant la machine à café neuve dans la cuisine, elle avait poussé un soupir théâtral.
— Certaines personnes sont tout simplement incapables de vivre sans dépenser sans arrêt.
J’avais choisi de ne pas répondre.
Pour Thomas.
Mon mari était assis près de moi et, chaque fois que sa mère lançait une pique, il effleurait doucement mon genou sous la table.
Comme pour me dire :
« Ne réplique pas. »
« Laisse tomber. »
« Tu sais comment est maman. »
Oui.
Après onze ans de mariage, je savais parfaitement comment était Sylvie.
Mais elle aussi me connaissait très bien.
Et elle était persuadée que je me tairais toujours.
Jusqu’à ce dimanche-là.
— Qu’est-ce que vous venez de dire ? demandai-je.
Sylvie arqua les sourcils.
— Ce que tout le monde pense déjà.
La sœur de Thomas cessa de découper sa viande.
Son mari baissa les yeux vers son assiette.
Les deux cousins se turent aussitôt.
Thomas, lui, se mit à remuer sur sa chaise, mal à l’aise.
— Maman…
— Quoi ? le coupa Sylvie. On n’a même plus le droit de dire la vérité ?
Elle planta son regard dans le mien.
— Mon fils travaille du matin au soir, pendant que toi, tu jettes son argent par les fenêtres. Les vêtements, les meubles, les restaurants, tous ces trucs pour la maison… Il te faut toujours quelque chose de nouveau.
Je sentis de nouveau la main de Thomas sur mon genou.
Cette fois, je la repoussai.
— Sylvie, dis-je d’une voix calme, savez-vous seulement combien gagne votre fils ?
La question sembla la déstabiliser.
— Assez pour faire vivre cette maison.
— Ce n’est pas ce que je vous ai demandé. Je vous demande si vous connaissez son salaire exact.
— À quoi bon connaître le chiffre précis ?
Un léger sourire passa sur mes lèvres.
— Cela compte beaucoup, quand on m’accuse devant six personnes de vivre à ses crochets.
Thomas soupira.
— Clara, je t’en prie…
Je tournai la tête vers lui.
— Non. Pas cette fois.
Sylvie eut un petit rire méprisant.
— Voilà maintenant que madame se vexe.
— Je ne suis pas vexée.
Je me levai.
— J’en ai simplement assez.
— Assez de quoi ? demanda-t-elle. De faire les magasins ?
Un silence pesant s’abattit sur la table.
La sœur de Thomas murmura :
— Maman, je crois que tu devrais vraiment arrêter maintenant.
Mais Sylvie était déjà lancée.
Et elle n’avait manifestement aucune intention de s’arrêter.
