Martine n’ignorait rien de la douleur que cette absence continuait de creuser en moi.
— Ne mêlez pas ma mère à ça, dis-je d’une voix basse.
— Si elle t’avait élevée correctement, je ne serais pas obligée de réparer ses erreurs aujourd’hui.
Elle fit glisser le stylo dans ma direction. Comme je ne tendais pas la main, elle se pencha brusquement, m’attrapa le poignet et tenta de me forcer à refermer les doigts dessus.
C’est alors que mes yeux tombèrent sur la grande carafe d’eau posée devant moi.
Je n’avais jamais voulu que cette soirée dégénère. Je ne voulais pas provoquer de scandale, encore moins réduire mon propre mariage en ruines devant tous nos invités.
Puis j’entendis Gabriel murmurer :
— Ne nous complique pas les choses inutilement.
Nous.
Il parlait de lui et de sa mère.
Pas de moi.
Je saisis la carafe, la soulevai, puis en versai tout le contenu en plein visage de Martine.
Un cri général parcourut la salle.
L’eau ruissela sur son chignon parfaitement travaillé, entraîna une partie de son maquillage et descendit jusqu’à sa robe de dentelle hors de prix. Elle resta figée, incapable de bouger. Sa bouche s’ouvrit, mais aucun son n’en sortit pendant plusieurs longues secondes.
Avec calme, je reposai la carafe vide sur la table.
— Voilà ma réponse, déclarai-je.
— Tu es devenue folle ? hurla Gabriel.
Une amie de ma belle-mère bondit de sa chaise avec une poignée de serviettes, mais Martine la repoussa d’un geste furieux.
— Tu vas t’excuser tout de suite ! exigea mon mari.
Au lieu de cela, je me levai et pris le micro que Martine avait abandonné sur la table.
— Puisqu’il semble que nous ayons inauguré ce soir une nouvelle tradition consistant à exposer en public les règles familiales privées, je vais, moi aussi, présenter les miennes.
Gabriel voulut m’arracher le micro des mains, mais mon père s’interposa entre nous.
— Laisse ma fille terminer, dit-il d’un ton si calme qu’il en devenait plus inquiétant qu’un éclat de colère.
J’inspirai profondément.
— Première règle : mon salaire m’appartient. C’est moi qui décide de ce que j’en fais. Personne n’obtiendra l’accès à mon compte bancaire sous prétexte que je viens de me marier.
Les lèvres de Martine tremblaient de rage.
— Deuxième règle : l’appartement de ma grand-mère reste ma propriété. Il n’appartient ni à Gabriel ni à sa mère. D’ailleurs, Gabriel a raconté à sa famille qu’il l’avait acheté. En réalité, cela fait presque un an qu’il vit chez moi sans payer quoi que ce soit.
Un murmure agité se répandit parmi les invités.
Gabriel devint livide.
— Ça ne regarde pas les gens ici, siffla-t-il.
— Mais mon numéro de compte, lui, les regarde ?
Il ne répondit rien.
— Ma troisième règle est très simple, poursuivis-je. Je ne servirai personne aveuglément. J’aide les gens que j’aime, ceux qui me respectent. Mais je ne deviendrai jamais la domestique gratuite d’une famille qui, le jour de mon mariage, essaie de me prendre mes économies, mon logement et ma liberté.
Je retirai mon alliance et la déposai devant Gabriel, sur la table.
Le petit tintement du métal contre l’assiette en porcelaine fut presque imperceptible. Pourtant, à mes oreilles, ce bruit avait quelque chose de plus définitif que toutes les paroles prononcées ce soir-là.
— Et avant que vous ne continuiez vos projets, ajoutai-je, vous devriez savoir que je n’ai signé aucun contrat de vente pour mon appartement. L’acompte pour la maison n’a pas été versé non plus.
Gabriel me fixa, stupéfait.
— Tu avais dit que tu t’en occuperais hier.
— C’est ce que j’avais prévu au départ. Puis j’ai commencé à me méfier, parce que tu me mettais soudain beaucoup trop de pression. Alors, hier, je suis allée chez mon avocate.
