— Docteure Audrey, le pouls fœtal est tombé à quarante !
— Alors on accélère.
Quelques minutes plus tard, un premier cri, fragile et presque étranglé, traversa la salle d’opération.
Puis il s’éteignit aussitôt.
— La petite ne respire pas !
Le néonatologiste prit immédiatement le nouveau-né en charge et lança les gestes de réanimation.
Audrey, elle, ne quittait pas la mère des yeux. La bataille n’était pas terminée.
— La perte de sang augmente.
— Les poches de sang arrivent, on les a déjà fait monter.
— La tension chute encore !
La voix d’Audrey restait calme, précise, coupante comme une lame.
Pourtant, dans la pièce, chacun savait que la moindre hésitation pouvait coûter une vie. À cet instant, l’erreur ne se comptait plus en conséquences, mais en secondes.
Dans les couloirs, on alluma des éclairages supplémentaires.
Des médecins arrivaient directement de chez eux, certains encore les traits marqués par le sommeil. Tous savaient depuis longtemps que si Audrey rappelait une équipe au milieu de la nuit, ce n’était jamais pour rien. Cela signifiait que la situation dépassait l’urgence ordinaire.
Quarante minutes plus tard, la petite fille inspira enfin par elle-même.
— Le rythme est revenu ! annonça le néonatologiste d’une voix forte.
Il fallut encore près d’une demi-heure pour parvenir à stabiliser Mélanie.
Quand Audrey sortit du bloc, l’aube commençait déjà à blanchir les fenêtres.
L’horloge indiquait 4 h 38.
Elle retira ses gants, les jeta dans le bac prévu à cet effet, puis s’adossa une seconde au mur, comme si son corps réclamait enfin le droit de sentir la fatigue.
Dans le couloir se tenait presque toute l’équipe qui avait participé à l’intervention.
— La mère est vivante. La petite aussi, dit Audrey. Vous avez tous été remarquables.
Stéphanie fondit soudain en larmes.
— Docteure Audrey… si vous ne nous aviez pas réunis à temps…
— Si chacun ici n’avait pas fait exactement ce qu’il devait faire, ma présence n’aurait pas suffi.
À cet instant, la mère de Mélanie surgit d’une chambre voisine.
Dès qu’elle aperçut Audrey, elle se précipita vers elle, bouleversée, les mains tremblantes.
— Docteur ! Merci… merci pour tout ! Vous avez sauvé ma fille et ma petite-fille !
Audrey la retint doucement par les épaules.
— C’est toute l’équipe qui les a sauvées.
— Non… vous avez fait plus que votre devoir !
La femme lui embrassa les mains, sans se soucier des regards autour d’elle, puis lança d’une voix brisée par l’émotion :
— Que Dieu vous garde, docteure Audrey !
Personne ne plaisanta. Personne ne sourit pour détendre l’atmosphère.
Les soignants restèrent simplement là, silencieux, à regarder celle qui les dirigeait.
Avec respect.
Étape 3. « Toute la maternité s’est figée devant elle »
Audrey allait regagner son bureau lorsqu’une voix familière, volontairement sonore, fendit le calme du couloir :
— Ah, la voilà, notre petite femme de ménage ! Même la nuit, elle ne peut pas se passer des couloirs d’hôpital !
À l’entrée du service se tenait Brigitte.
À côté d’elle, Sandrine et deux autres membres de la famille observaient la scène avec une curiosité mal dissimulée.
Il était évident que sa belle-mère était venue exprès au petit matin. Elle voulait montrer à tout le monde le « véritable lieu de travail » de sa belle-fille, la surprendre épuisée après une nuit de garde et, si possible, l’humilier devant témoins.
— Maman, baisse d’un ton, murmura Cédric, qui se tenait non loin. Il y a des patients ici.
— Et pourquoi je me tairais ? Je ne fais que dire la vérité !
Brigitte désigna Audrey d’un geste large.
— Regardez-la ! Elle court dans l’hôpital toute la nuit, mais à la maison, elle n’est bonne à rien. Elle vide les bassins, change les draps, puis joue les grandes dames.
L’un des proches esquissa un sourire embarrassé.
Audrey n’eut même pas le temps d’ouvrir la bouche.
La cheffe du service parla avant elle.
— Brigitte, vous êtes en train d’insulter la directrice médicale du centre périnatal régional.
La belle-mère se pétrifia.
— Pardon ?
— Vous avez très bien entendu. La docteure Audrey dirige cet établissement.
Brigitte promena autour d’elle un regard déstabilisé.
— Vous… vous étiez tous au courant ?
— Évidemment, répondit l’infirmière coordinatrice. Nous travaillons avec elle tous les jours.
— Mais elle disait qu’elle était simplement médecin…
— Elle est médecin, intervint Stéphanie. Et c’est aussi l’une des meilleures responsables avec lesquelles j’aie jamais travaillé.
Alors, l’un après l’autre, les membres du service s’approchèrent d’Audrey.
Les médecins la saluaient avec considération.
Les infirmières inclinaient la tête.
Même les agents d’entretien vinrent la remercier, parce qu’elle ne rabaissait jamais le personnel subalterne et qu’elle prenait toujours la défense de ceux qui travaillaient sous sa responsabilité.
Le couloir sembla se ranger de lui-même autour d’elle.
Brigitte regardait la scène, muette pour la première fois.
— Mais qu’est-ce qui se passe ici ? demanda Sandrine à voix basse.
La cheffe du service se tourna vers elle.
— Des personnes expriment leur respect à celle qui, cette nuit, a sauvé la vie d’une femme et de son enfant.
Audrey posa enfin les yeux sur sa belle-mère.
— Je n’ai jamais eu honte de mon métier. Et même si j’avais réellement été agente de service, il n’y aurait eu aucune honte à cela. C’est un travail dur, utile et honnête. Ce dont je suis fatiguée, en revanche, c’est que vous utilisiez cette profession comme une insulte.
Brigitte ouvrit la bouche, mais aucun mot n’en sortit.
— Je n’ai pas à vous démontrer ma valeur.
