— Tu déposeras les clés sur la console de l’entrée. Ensuite, vous pourrez filer tous ensemble dans le nouveau studio de Lucas. Ah, j’oubliais : le service de publicité foncière a suspendu l’inscription de la propriété à la suite de notre demande. Pour l’instant, les clés que Sophie serre si fort ne sont donc qu’un joli porte-bonheur. Vous pouvez toujours choisir le papier peint en imagination.
Julien comprit enfin que ses petits numéros ne prenaient plus. Dans la chambre, il se traîna d’un placard à l’autre pour entasser ses vêtements coûteux dans des valises, tout en marmonnant des malédictions et en jurant qu’il laisserait Camille sans un sou. Dans le couloir, Sophie sanglotait au téléphone avec son fils, se plaignant d’avoir réchauffé contre son cœur une véritable vipère.
Quand la porte d’entrée claqua derrière eux, Camille alla ouvrir toutes les fenêtres. L’air frais du soir entra dans l’appartement, chassant les relents de colère et de mensonge. Elle se prépara un thé noir très fort, s’installa dans un fauteuil et, pour la première fois depuis des années, sentit qu’elle n’avait plus à courir nulle part, ni à sauver qui que ce soit, ni à régler les factures des autres.
La procédure judiciaire s’étira sur plusieurs mois et lui coûta beaucoup de nerfs. Julien engageait des avocats médiocres, inventait des histoires absurdes, prétendant que l’argent lui avait été offert personnellement par un ami dont personne n’avait jamais entendu parler. Il produisit même de fausses reconnaissances de dette. Mais face au dossier impeccable monté par Henri, toutes ses tentatives s’effondrèrent les unes après les autres. Le tribunal estima que le transfert des fonds constituait une utilisation abusive du patrimoine commun et attribua à Camille la pleine propriété de l’appartement à titre de compensation.
L’achat du studio par Sophie, lui, tourna court. Le promoteur, n’ayant pas reçu les fonds dans les délais à cause du blocage judiciaire, résilia le contrat et conserva une pénalité conséquente. Quant au solde, Julien fut contraint de le reverser sur le compte commun par décision de justice ; lors du partage définitif, cette somme revint également à Camille.
Son ancien mari se retrouva sans toit à lui. Il dut aller vivre chez sa sœur, dans un logement étroit où chaque mètre carré semblait lui rappeler sa dégringolade. Privé du soutien financier de Camille, son personnage de coach en réussite et d’homme d’affaires visionnaire perdit très vite son éclat. Il finit par accepter un poste de commercial dans une entreprise de matériaux de construction, avec un salaire fixe modeste et une direction peu sensible aux grandes tirades sur le développement personnel. Sophie, de son côté, ne cessait de lui reprocher de n’avoir pas su rouler sa femme. Lucas, toujours sans studio, passait ses journées affalé sur le canapé, rendant l’atmosphère de l’appartement irrespirable.
Camille, au contraire, reprit vie. Elle fit rafraîchir son appartement, remplaça les meubles qui portaient encore l’ombre de Julien et se débarrassa de tout ce qui la ramenait à cette existence de sacrifices. Son travail ne lui parut plus être une condamnation : désormais, chaque euro gagné l’était pour elle seule. Elle recruta deux assistantes compétentes pour son agence, leur confia une partie des tâches répétitives et se mit à quitter le bureau à dix-huit heures, sans culpabilité.
Elle réalisa aussi son vieux rêve. Elle acheta une petite maison en bois, simple mais chaleureuse, dans un village au bord d’une rivière. Il n’y avait ni immenses baies vitrées ni installation domotique sophistiquée, toutes ces choses dont Julien avait autrefois parlé avec emphase. À la place, elle avait un vrai poêle en briques, un grand terrain, de l’herbe, des arbres et du silence.
Un matin, elle se tint sur le perron de cette maison qui était enfin la sienne. L’odeur du lilas en fleurs se mêlait à celle de la terre fraîchement retournée. Elle portait un jean ordinaire, une vieille chemise en flanelle, et le vent lui ébouriffait les cheveux. Dans sa main, un sécateur de jardin attendait qu’elle taille les groseilliers. Dans sa poche, son téléphone vibra doucement : Julien essayait encore de lui envoyer un message larmoyant, expliquant qu’il avait compris ses erreurs et qu’elle lui manquait.
Sans même lire la notification, Camille la fit disparaître d’un geste et bloqua le numéro. Devant elle s’ouvrait une longue et belle journée. Elle devait planter des jeunes pousses de tomates, boire un thé à la menthe sur la véranda, puis simplement goûter au calme. Elle n’était plus la bête de somme de personne. Elle était devenue la maîtresse de sa propre existence, et cette existence lui plaisait follement. Plus personne ne déciderait à sa place de son travail, de son temps ni de son avenir. La leçon avait été apprise jusqu’au bout. Désormais, le meilleur pouvait commencer.
