Il commandait aussi des vins de garde, faisait confectionner ses chemises sur mesure et considérait ces dépenses comme parfaitement normales. Camille encaissait tout cela en silence. Elle se répétait que Julien traversait seulement une période difficile, qu’un esprit créatif avait besoin de temps pour trouver sa voie, et qu’un mariage reposait avant tout sur la patience, l’entraide et la compréhension.
L’idée d’acheter une maison à la campagne venait d’elle. Camille rêvait d’un jardin à elle, de soirées paisibles sur une terrasse, de week-ends loin du bruit de la ville et de cette odeur d’asphalte chauffé qui lui collait aux poumons. Pendant trois ans, elle avait mis de côté tout ce qu’elle pouvait. Le moindre euro disponible partait dans cette épargne. Ils avaient décidé de placer l’argent sur un compte au nom de Julien, car son ancien contrat bancaire lié à son emploi lui donnait accès à un taux plus avantageux pour les clients dits privilégiés. Habituée à faire confiance à son mari, Camille n’avait même pas envisagé qu’il puisse y avoir un danger.
Autour de la table, un silence pesant s’installa. On n’entendait plus que le bruit sec des fourchettes contre la porcelaine.
— Donc vous en avez parlé entre vous, et vous avez décidé, articula Camille lentement, sans quitter Julien des yeux.
— Oui, enfin… oui, répondit-il en essayant de prendre un air détendu. Mais son regard fuyant trahissait son malaise. Écoute, ne gâchons pas la soirée. Je te montrerai tous les tableaux plus tard. Sophie remboursera petit à petit, quand Lucas se sera remis à flot. Tu me ressers un peu de vin ?
Camille se leva sans répondre. Elle prit la bouteille vide et se dirigea vers la cuisine. Pas de cris. Pas de scène. Pas de larmes théâtrales. Elle n’avait jamais fonctionné ainsi. Son terrain à elle, c’étaient les chiffres, les preuves, les faits.
Le lendemain, quand Julien partit pour une énième rencontre de réseautage aussi vague qu’inutile, Camille ouvrit son ordinateur portable. Il ne mettait jamais de mot de passe, persuadé que ses grandes idées et ses échanges n’intéressaient personne. Quant à sa femme, il la jugeait trop absorbée par sa comptabilité pour venir fouiller dans ses affaires.
Grâce au mot de passe enregistré dans le navigateur, Camille accéda sans difficulté à l’espace bancaire en ligne. Ce qu’elle découvrit lui serra la gorge. Le placement avait été clôturé deux semaines plus tôt. La totalité des fonds — environ quarante-six mille euros — avait été virée sur le compte de Sophie, avec pour motif : « aide financière à un membre de la famille ».
Camille imprima tous les relevés. Ensuite, elle consulta la messagerie de Julien et retrouva ses échanges avec un agent immobilier. La situation était encore plus avancée qu’elle ne l’imaginait : le studio dans une résidence neuve avait déjà été choisi, et Sophie devait signer le compromis définitif dès le lendemain, en réglant l’intégralité du prix depuis son propre compte.
La trahison lui fit l’effet d’un coup physique. Comme si quelqu’un l’avait frappée par-derrière, en plein plexus. Elle retourna dans la cuisine, se versa un grand verre d’eau froide et le vida d’une traite. Pendant toutes ces années, elle avait porté à bout de bras un mari immature, excusé sa paresse, financé ses caprices, fermé les yeux sur ses fantaisies coûteuses. Et lui, sans hésiter, avait pris le fruit de son épuisement pour l’offrir à sa sœur. Pas une once de respect. Pas la moindre reconnaissance. Elle n’avait été pour lui qu’un distributeur commode, jusqu’au jour où la machine avait cessé d’obéir.
Le jour même, Camille prit rendez-vous avec un avocat. Maître Henri, ancien magistrat du parquet devenu un spécialiste réputé des affaires familiales, travaillait avec elle depuis cinq ans pour les dossiers juridiques de son entreprise. Il l’écouta attentivement, puis examina un à un les documents imprimés.
— C’est une situation répugnante, mais elle n’est pas irréversible, conclut-il en tapotant son stylo luxueux contre le bureau. Les sommes acquises pendant le mariage relèvent de la communauté. Un virement aussi important effectué sans ton accord peut être contesté. Mais nous allons procéder autrement. L’appartement dans lequel vous vivez actuellement a bien été acheté pendant le mariage ?
— Oui, répondit Camille. Mais c’est moi qui ai remboursé le prêt, depuis mon compte professionnel d’indépendante. Julien n’a pas versé un seul euro pendant toutes ces années.
— Parfait. Nous allons déposer une demande de divorce avec partage des biens. Dans ce cadre, nous préciserons que ton mari a disposé de mauvaise foi de fonds communs à hauteur d’environ quarante-cinq mille euros. Nous demanderons que cette somme soit prise en compte dans le partage.
