— Camille, Sophie et moi en avons discuté, et nous avons décidé que l’argent placé sur mon compte à terme servirait à acheter un studio pour Lucas, annonça Julien d’un ton satisfait, en piquant avec adresse un morceau de flétan mariné. — Il a vingt-deux ans, ce garçon. Il est temps qu’il prenne son indépendance et commence enfin sa propre vie.
Camille resta immobile, le saladier en cristal suspendu entre ses mains. Dans leur vaste salon, la table dressée pour les quarante-six ans de Julien croulait sous les plats. Elle avait cuisiné pendant deux jours entiers : un canard rôti aux pommes et à la sauce aux airelles, des salades feuilletées compliquées, puis un immense mille-feuille dont elle avait abaissé les couches de pâte jusqu’à en avoir mal aux épaules. Elle était si épuisée qu’elle ne sentait presque plus le goût de ce qu’elle mangeait, mais elle continuait à sourire aux invités. Ils n’étaient pourtant pas nombreux : seulement Sophie, la sœur aînée de son mari, et son grand fils Lucas, qui n’avait pratiquement pas quitté l’écran de son téléphone de toute la soirée.
— Quel argent ? demanda Camille avec calme, en posant soigneusement le saladier sur la nappe. — Les quarante-cinq mille euros que nous mettons de côté depuis trois ans pour acheter une maison à la campagne ?
— Voyons, Camille, pourquoi ramener tout à l’argent ? soupira Julien en grimaçant comme s’il avait mordu dans un citron, avant de s’essuyer les lèvres avec une serviette en lin. — La maison attendra. Nous sommes très bien en ville. Mais Lucas, lui, est dans une situation urgente. Sophie ne peut pas éternellement partager le même deux-pièces avec lui. Il lui faut un espace à lui pour démarrer. Nous sommes une famille, nous devons nous soutenir. Et puis cet argent est sur mon compte : j’ai parfaitement le droit de l’utiliser pour le bien des nôtres.
En face, Sophie sourit avec une satisfaction à peine dissimulée et se resservit en canard. Elle approchait de la cinquantaine, n’avait jamais tenu plus de trois mois dans un emploi, et se plaignait sans cesse de ses migraines, de la pollution et de l’injustice de l’existence.

— Ma petite Camille, toi, tu réussis, tu en gagneras encore, chantonna-t-elle d’une voix mielleuse. — Tu as ta société, des clients aisés. Julien, lui, doit penser à son neveu. À son âge, ce pauvre garçon n’a même pas d’endroit où inviter une fille.
Camille tourna les yeux vers Lucas. Le « garçon », chaussé de baskets de marque payées, soit dit en passant, avec son argent à elle pour le dernier réveillon, mâchonnait paresseusement une feuille de salade sans lever la tête.
Un froid lourd, presque paralysant, se répandit dans la poitrine de Camille. Elle avait quarante-trois ans. Depuis quinze ans, elle travaillait comme si elle courait un marathon interminable où il fallait simplement survivre. Auditrice de formation, elle dirigeait une petite agence d’externalisation comptable. Elle gérait les dossiers d’une dizaine d’entreprises : sociétés du bâtiment, restaurants, centres médicaux. Ses journées étaient faites de rapprochements bancaires, de déclarations fiscales, de discussions tendues avec les contrôleurs, de comptes professionnels à débloquer et de nuits blanches lors des clôtures annuelles. À force de rester devant l’écran, sa vue avait baissé ; ses douleurs cervicales, elles, étaient devenues une compagne ordinaire.
Julien, de son côté, se présentait comme business coach indépendant et consultant en développement stratégique. Dans les faits, cela signifiait qu’il dormait jusqu’à onze heures, prenait ensuite une longue douche avec des gels hors de prix, préparait son café avec un rituel sophistiqué, puis s’installait pour publier sur les réseaux sociaux de vastes réflexions sur l’art de déléguer et la réussite triomphante. De temps à autre, quelques clients de passage acceptaient de payer une somme dérisoire pour ses conseils interminables. Toute la charge financière du foyer reposait sur Camille.
C’était elle qui avait remboursé le crédit de leur appartement de trois pièces, en économisant chaque euro. C’était encore elle qui payait les courses, les charges, l’essence, les assurances des deux voitures. Julien, lui, aimait vivre avec élégance : fromages fermiers, produits rares et petits luxes coûteux faisaient partie de son quotidien.
