— Tu vas vraiment regarder ces sacs comme si je venais de te déposer des parpaings ? Maman m’a demandé de faire une lessive. Ce n’est quand même pas la mer à boire.
Julien Dumont posa deux énormes cabas à carreaux près de l’entrée sans même prendre la peine d’enlever sa veste. Aussitôt, une traînée grisâtre se dessina sur le sol : la neige collée à ses semelles avait fondu, s’était mêlée au sable de l’immeuble et avançait déjà vers le paillasson. Moi, je tenais ma tasse de café entre les mains, mais ce n’étaient pas les sacs que je fixais. Je regardais son visage. Il parlait comme si tout avait été décidé d’avance, et comme s’il ne restait plus qu’à m’en informer.
— Ta mère a une machine à laver, dis-je.
— Elle essore mal.
Julien passa dans la cuisine, ouvrit le réfrigérateur et se pencha dedans avec l’air d’un homme rentré d’une journée épuisante. Pourtant, il n’avait pas porté ces sacs depuis un arrêt de bus : il les avait chargés en voiture, montés par l’ascenseur, puis déposés à mes pieds.

D’un des cabas dépassait la manche d’une chemise d’homme. Pas la sienne. Julien ne mettait jamais de chemises à manches courtes. Dans l’autre, tout en haut, je distinguai un rideau de cuisine appartenant à Monique Mercier, sa mère. Je le reconnus à ses petits carrés bruns : il pendait au-dessus de son évier depuis notre mariage.
— Julien, il n’y a pas que les affaires de ta mère là-dedans.
Il sortit du frigo une boîte de sarrasin cuit, souleva le couvercle et fit une grimace.
— Et à qui d’autre, alors ?
— À en juger par cette chemise, pas à elle.
— Chloé Bertrand est passée chez maman et a laissé deux ou trois choses. Ne commence pas.
Ce « ne commence pas », chez lui, arrivait toujours avant même que j’aie eu le temps de formuler le moindre reproche. Une phrase bien commode. Avec ça, on pouvait rabattre le couvercle sur n’importe quelle discussion, comme sur une casserole : la vapeur finirait quand même par trouver une fente, mais pendant quelques minutes la cuisine semblerait plus silencieuse.
Je posai ma tasse sur la table.
— Aujourd’hui, je travaille jusqu’à neuf heures. Ensuite, je dois finir un rapport. Je ne laverai pas les affaires des autres.
Julien se tourna vers moi, la boîte toujours à la main.
— Émilie, ne te rends pas ridicule. C’est du linge, pas un acte héroïque. Tu mets ça dans la machine et tu n’y penses plus.
Il disait cela avec une désinvolture parfaite. La désinvolture de ceux qui n’ont jamais tiré des housses de couette trempées du tambour, jamais étendu des serviettes étrangères partout dans l’appartement, jamais décroché d’un séchoir des chaussettes que même leur propriétaire aurait préféré ne pas voir à la lumière du jour. Pour lui, une lessive se résumait à un bouton. Pour moi, c’était du temps, de la lessive, de l’eau, de la place, mes mains, et l’odeur de quelqu’un d’autre dans ma salle de bains.
Et pourtant, cette fois-là, je l’ai fait.
Pas parce que j’étais d’accord. Seulement par cette fatigue particulière qui vous pousse à obéir parce qu’expliquer pourquoi vous n’êtes pas obligée paraît encore plus épuisant. J’ai lancé deux machines en pleine nuit. Au matin, dans la salle de bains, pendaient des chemises, le rideau, des serviettes venues d’une autre cuisine et le peignoir de Monique Mercier. L’air humide stagnait dans le couloir. Ma robe, celle que je comptais mettre pour un rendez-vous, était restée dans le panier. Il n’y avait plus eu ni place ni temps pour elle.
Julien partit travailler de bonne humeur. Avant de sortir, il m’embrassa sur la tempe et lâcha :
— Tu vois ? Il n’y avait rien de grave.
Je regardai la porte se refermer derrière lui, et c’est là que je pensai pour la première fois que les choses graves commencent rarement par des cris. Le plus souvent, elles débutent par un « il n’y a rien de grave » prononcé à votre place.
Une semaine plus tard, il y avait quatre sacs.
Julien les apporta un vendredi soir. Il en laissa un près de la porte, en traîna deux jusque dans la salle de bains et abandonna le dernier devant l’armoire, faute de place dans l’entrée. Des draps, des serviettes, la veste d’enfant de son neveu, le pantalon de sport de sa sœur Chloé Bertrand et un chemisier blanc noué sur lui-même débordaient des cabas, comme si on l’avait retiré au milieu d’une pièce avant de le jeter là sans même regarder.
— Qu’est-ce que c’est que ça ?
Ma voix était calme, mais Julien y entendit tout de même quelque chose qui lui déplut. Ses épaules se raidirent aussitôt.
— Maman a demandé. Sa machine fait encore des siennes.
— Et Chloé ?
— Chloé a des enfants. C’est compliqué pour elle.
— Moi, j’ai un travail.
— Tout le monde travaille, Émilie.
Cette fois, son ton avait changé. Il ne demandait plus. Il s’installait en maître.
J’allai dans la salle de bains. Mes propres affaires étaient tassées dans le panier, écrasées contre le mur par un sac qui ne m’appartenait pas. Sur le couvercle du lave-linge se trouvait la boîte de lessive que j’avais achetée la veille. Julien l’avait ouverte lui-même, sans me consulter. Sur le bord du lavabo, il y avait un mot écrit de la main de Monique Mercier : « Le blanc à part. Les rideaux sans essorage. Le chemisier de Chloé à la main. »
Je saisis le papier du bout des doigts.
— Elle a même envoyé le mode d’emploi ?
Julien s’approcha derrière moi.
— Inutile d’être sarcastique. Maman est simplement soigneuse.
— Les gens soigneux lavent leur linge eux-mêmes.
Il souffla sèchement.
— Dans ma famille, ça ne se fait pas comme ça.
Cette fois, je me retournai.
La salle de bains était minuscule. Entre nous se dressait le panier rempli de mes affaires, au-dessus duquel pesait le sac de sa famille, et soudain cette petite pièce devint l’image exacte de notre mariage. Les besoins des autres prenaient ma place. Et Julien, debout devant moi, m’expliquait que c’était parfaitement normal.
