pour vendredi, afin de refaire une procuration concernant la gestion d’un bien immobilier, précisa l’employée. La demande a été déposée par Danielle François, votre belle-mère, si je ne me trompe pas. Il nous faut toutefois une confirmation du propriétaire, puisque l’appartement est enregistré au nom de Philippe Girard.
Camille Chevalier sentit un froid brutal lui traverser la poitrine.
— Pardon… de quelle procuration parlez-vous exactement ? demanda-t-elle en s’efforçant de garder une voix posée.
— Une procuration générale donnant pouvoir d’administrer le logement situé… La femme énonça leur adresse. Avec autorisation de vendre, de donner et d’accomplir d’autres actes juridiques. La requérante a indiqué que ce document devait servir au cas où le propriétaire, c’est-à-dire votre mari, deviendrait durablement indisponible pour raisons de santé ou pour toute autre circonstance.
Camille eut l’impression que tout le sang quittait son visage.
— Et ce type de procuration peut être établi sans l’accord direct de Philippe Girard ? demanda-t-elle, en luttant pour que son ton ne tremble pas.
— Non, bien sûr que non. C’est le propriétaire lui-même qui doit la signer, de son plein gré, répondit la notaire. Votre belle-mère nous a apporté certains papiers et nous a demandé de préparer le dossier en amont, afin qu’il ne reste plus à Monsieur Girard qu’à venir signer en personne. Elle nous a assuré qu’il était au courant et qu’il passerait très prochainement.
— Il n’est au courant de rien, déclara Camille d’une voix ferme. Il est en déplacement professionnel, il ne sait rien de cette procuration, et je suis certaine qu’il n’aurait jamais accepté de signer un document pareil.
À l’autre bout de la ligne, un silence embarrassé s’installa.
— Dans ce cas, je vais annuler le rendez-vous de vendredi jusqu’à éclaircissement de la situation, dit finalement la notaire. Et je vous prie de demander à Monsieur Girard de nous contacter lui-même s’il souhaite obtenir des explications.
Camille raccrocha. Pendant de longues minutes, elle resta immobile, le regard fixé devant elle. Une procuration générale permettant de vendre ou de donner leur appartement. Sous prétexte d’une « indisponibilité prolongée pour raisons de santé ». Une angoisse sourde lui noua l’estomac. Danielle pouvait-elle vraiment envisager un scénario où Philippe serait déclaré incapable, absent, ou empêché, et où elle-même prendrait alors la main sur le logement ?
Sans attendre davantage, Camille appela son mari.
— Philippe, je crois que j’ai une très mauvaise nouvelle à t’annoncer, souffla-t-elle dès qu’il décrocha.
Elle lui rapporta la conversation avec la notaire dans les moindres détails. Philippe resta silencieux si longtemps que Camille finit par lui demander s’il l’entendait toujours.
— Oui, je t’entends, répondit-il enfin d’une voix étouffée. Camille, là, ça dépasse tout. Une procuration pour vendre l’appartement derrière mon dos, ce n’est plus une mère inquiète. C’est une tentative de mettre la main sur un bien qui ne lui appartient pas.
— Qu’est-ce qu’on fait ? demanda Camille.
— Je rentre plus tôt, répondit-il sèchement. Je prends un billet pour demain. On réglera ça sur place.
Philippe Girard revint de son déplacement deux jours avant la date prévue. Il avait le visage fermé et cette détermination froide qui, chez lui, annonçait une décision déjà prise. Avant même de repasser par la maison, il se rendit à l’étude notariale Garant, tous les documents relatifs à l’appartement rangés dans une pochette. Camille, elle, resta chez eux, mais la soirée lui parut interminable. Elle allait d’une pièce à l’autre, regardait régulièrement par la fenêtre et tendait l’oreille au moindre bruit de voiture.
Quand Philippe rentra enfin, il était tard. Son expression semblait taillée dans la pierre.
— Alors ? demanda Camille dès qu’il eut franchi le seuil.
— La notaire a confirmé que maman était bien venue, dit-il en se laissant tomber sur une chaise dans l’entrée. Elle avait apporté une copie d’un ancien certificat de propriété, datant de l’époque où l’appartement était encore officiellement au nom de ma grand-mère, avant le règlement de la succession. Elle a sans doute cru que ces papiers étaient toujours valables. Elle ignorait que l’étude vérifierait obligatoirement les informations actuelles auprès du service de publicité foncière.
— Donc elle a essayé de faire préparer une procuration sur l’appartement avec des documents dépassés ? résuma Camille, même si la réponse était déjà évidente.
— C’est bien ce que ça donne, acquiesça Philippe. Et le plus inquiétant, c’est que la notaire m’a dit que maman avait répété que « son fils passerait bientôt signer ». Autrement dit, soit elle comptait me convaincre d’une manière ou d’une autre, soit… Il s’interrompit une seconde. Soit elle envisageait d’imiter ma signature ou de trouver un moyen de contourner ma présence.
Camille pensa aussitôt à son travail au service de publicité foncière. Elle revit les dossiers qui passaient entre ses mains, ces histoires de fraude immobilière où des familles entières se déchiraient autour d’un acte douteux, d’une procuration mal utilisée, d’un parent abusé. Cette mécanique, elle la connaissait trop bien. Mais cette fois, elle n’était plus seulement une employée face à un dossier : c’était sa propre famille qui se retrouvait prise dans l’engrenage.
— Philippe, au travail, j’en ai vu, des affaires comme celle-là, murmura-t-elle. Et presque toujours, ça finit mal pour celui dont on cherche à détourner le bien. Il faut parler très sérieusement à ta mère. Et peut-être aussi consulter un avocat, pour protéger officiellement l’appartement. On peut demander une mesure empêchant toute transaction sans ta présence personnelle et ta signature vérifiée.
— Je suis d’accord, répondit Philippe en hochant la tête. Mais d’abord, je veux entendre ma mère. Je veux qu’elle me dise elle-même pourquoi elle a eu besoin de faire ça.
Ils se rendirent chez Danielle François dès le lendemain, après avoir confié Lucie Mathieu à une voisine. La belle-mère leur ouvrit avec un air méfiant. De toute évidence, elle avait compris que l’affaire était sortie de l’ombre.
— Maman, commença Philippe à peine entré dans l’appartement, j’ai eu un appel de l’étude Garant. On m’a parlé de la procuration que tu voulais faire établir pour disposer de mon appartement. J’aimerais que tu m’expliques ce qui se passe.
Danielle pâlit, mais tenta aussitôt de reprendre contenance.
— Qu’y a-t-il donc à expliquer ? On ne sait jamais ce que la vie réserve. Il peut t’arriver quelque chose : un accident, une maladie… Et après ? L’appartement reste bloqué, personne ne peut ni le vendre ni s’en occuper correctement. Je faisais ça pour vous, pour ta fille avant tout.
— Maman, dit Philippe d’un ton dur, l’appartement ne restera pas « bloqué ». J’ai une épouse, j’ai des héritiers légaux : Camille et Lucie. S’il m’arrive quoi que ce soit, ce sont elles qui géreront mes biens conformément à la loi. Je n’ai besoin d’aucune procuration à ton nom, encore moins d’une procuration générale avec droit de vendre ou de donner.
— Tu ne comprends pas, protesta Danielle, et sa voix se fêla malgré elle. Et si Camille décide un jour de faire n’importe quoi ? Si elle divorce, si elle se remarie avec un autre ? Par l’intermédiaire de ta fille, elle finira quand même par mettre la main sur l’appartement. Moi, je voulais seulement prendre des précautions, pour que ce bien reste dans notre famille et ne parte pas chez des étrangers.
Camille demeura silencieuse. Elle écoutait ces paroles, et quelque chose en elle se brisa définitivement. Tout devenait limpide. Depuis le début, Danielle François ne l’avait jamais considérée comme une personne, ni même comme la mère de sa petite-fille, mais comme une présence provisoire, un obstacle commode, une menace.
