« De toute façon, Camille Chevalier ne restera plus longtemps ici » — la belle-mère lance la sentence tandis que Camille se fige derrière le rideau

Cette injustice cruelle lui broyait le cœur.
Histoires

Camille Chevalier était en train de laver le sol du balcon, dissimulée derrière le rideau, lorsque sa belle-mère entra dans le salon et lança :

— De toute façon, Camille Chevalier ne restera plus longtemps ici.

La serpillière s’immobilisa dans sa main. L’eau du seau tombait goutte à goutte sur le carrelage — ploc, ploc — et, soudain, Camille entendit ce bruit avec une netteté absurde, comme si quelqu’un en avait augmenté le volume exprès pour elle. Derrière l’épais rideau de lin à petites fleurs, qu’elle avait cousu elle-même trois ans plus tôt, l’air était lourd. Cela sentait le chlore et l’écorce d’orange : le matin même, elle avait épluché des mandarines sur le rebord de la fenêtre, et les pelures reposaient encore dans une coupelle. Elle se figea, retenant presque son souffle, terrifiée à l’idée qu’une lame du parquet grince.

Dans le salon, des tasses tintèrent. Des invitées étaient arrivées : Chantal Masson et la voisine, Valérie Henry. Danielle François les avait conviées à prendre le thé pour l’anniversaire de sa petite-fille, même si Lucie Mathieu le fêtait à la maternelle, avec son institutrice et un gâteau décoré d’une fée de dessin animé.

— Danielle François, qu’est-ce que vous voulez dire par là ? demanda Chantal Masson, apparemment en remuant son sucre. Où voulez-vous que Camille Chevalier aille ?

— Là où elle devra aller, répondit la belle-mère avec une satisfaction à peine voilée. Philippe Girard m’a appelée hier. Il dit qu’il n’en peut plus. Il dit qu’il réfléchit.

— Qu’il réfléchit au divorce ? s’étrangla Valérie Henry.

— À quoi d’autre ? Trois ans de mariage, et pas une once de tranquillité. Un jour il faut lui refaire l’appartement, le lendemain elle exige des vacances au bord de la mer, et ensuite madame prétend avoir une dépression. Une femme jeune, en bonne santé, qui ne travaille même pas vraiment : elle écrit ses petites histoires sur Internet pour trois sous.

Camille demeurait derrière le rideau, les joues brûlantes, comme si elle avait approché son visage d’un four ouvert. Dans sa main, la serpillière semblait peser une tonne, lourde comme du plomb.

— Eh bien, s’ils divorcent, ils divorcent, déclara Chantal Masson avec un calme pratique. Ce sont des choses qui arrivent.

— Et l’appartement, il est au nom de qui ? demanda Valérie Henry d’un ton plus affairé. À sa voix, on devinait qu’elle s’était penchée en avant, soudain captivée.

— Voilà justement le cœur du problème, reprit Danielle François en baissant la voix. Mais Camille, tassée dans l’angle du balcon, percevait chaque mot aussi distinctement que s’il avait été prononcé dans un mégaphone. Ma mère, que Dieu ait son âme, a légué cet appartement à Philippe Girard. Mais tant que je suis vivante, c’est moi qui décide ici. Je l’ai toujours considéré ainsi. Et si Philippe Girard divorce, Camille Chevalier n’aura plus rien à faire sous ce toit. Elle ira chez sa mère avec sa fille, d’autant que celle-ci a un petit logement libre.

— Et l’enfant ? demanda Chantal Masson, déjà moins sûre d’elle.

— Quoi, l’enfant ? Philippe Girard la verra, je ne suis pas un monstre. Mais Camille Chevalier, elle, ne vivra plus ici. Là-dessus, ma décision est prise. Ça suffit. Cela fait trois ans qu’elle me monte sur le dos : elle cuisine quand ça lui chante, elle nettoie n’importe comment, et malgré tout elle trouve encore le moyen de réclamer des droits. Elle ne va plus rester longtemps, je vous le garantis.

Camille se laissa tomber sur le petit banc près de la porte du balcon. Ses jambes étaient devenues molles, presque étrangères. Dans sa tête, un seul mot résonnait, brutal, inattendu : longtemps. Pas « elle déménagera », pas « elle partira » — non, « elle ne restera plus longtemps ». Cette formulation éveilla en elle quelque chose d’ancien, de superstitieux, et durant une seconde elle eut une peur réelle, physique. Elle secoua la tête pour chasser cette pensée ridicule. Bien sûr, Danielle François parlait de divorce et de départ, de rien de plus sombre. Pourtant, une impression poisseuse demeura, collée à elle comme du miel renversé.

La serpillière glissa de ses doigts et s’abattit sur le carrelage dans un bruit mouillé. Dans le salon, la belle-mère s’interrompit net.

— Moins fort, souffla-t-elle aux deux femmes. Il me semble que Camille Chevalier est à la maison.

— Pourtant, on l’entendait remuer dans la cuisine, murmura Valérie Henry.

— Elle peut être n’importe où. Je vais vérifier.

Camille bondit sur ses pieds, attrapa fébrilement la serpillière et se remit à frotter le sol avec application, comme si elle n’avait pas cessé une seule seconde. Le rideau oscilla. Danielle François passa la tête sur le balcon.

— Pourquoi est-ce que tu traînes ici depuis si longtemps ? demanda-t-elle, le visage parfaitement serein, comme si elle ne venait pas de condamner sa belle-fille autour d’une tasse de thé.

— Je lave, répondit Camille d’une voix égale, sans lever les yeux. Lucie Mathieu dessine toujours ici avec ses craies, il y a des traces partout.

— Ah, fit simplement la belle-mère. Elle sembla perdre tout intérêt et retourna dans le salon.

Camille se rassit sur le banc et resta longtemps immobile, les yeux fixés sur les traînées d’eau savonneuse qui zébraient le carrelage. Dehors, dans la cour, la vie suivait son cours : quelque part, un ballon rebondissait, des enfants riaient, un chien aboyait. Tout paraissait ordinaire, et pourtant, à l’intérieur d’elle, quelque chose venait de geler.

Elle sortit son téléphone et voulut écrire à son mari : « Philippe Girard, rentre vite, il faut qu’on parle. » Mais ses doigts s’arrêtèrent au-dessus de l’écran. Que pouvait-elle lui dire ? « J’ai surpris ta mère en train de discuter de mon divorce avec ses voisines » ? Et s’il lui demandait pourquoi elle était cachée derrière un rideau à écouter ? Elle répondrait qu’elle avait entendu par hasard. Ce qui était vrai, après tout.

Elle rangea le téléphone, essuya ses mains sur son tablier et sortit de derrière le rideau en s’efforçant d’avoir l’air de rien. Les invitées prenaient déjà congé et enfilaient leurs manteaux dans l’entrée.

— Camille Chevalier, ma petite, tu es bien pâle, remarqua Chantal Masson avec sollicitude en boutonnant son manteau.

— J’ai mal à la tête, mentit Camille. Il fait étouffant.

— Tu devrais y aller plus doucement avec le ménage, dit Valérie Henry en hochant la tête. Tu ne te ménages pas assez.

Lorsque la porte se referma derrière les deux femmes, Danielle François revint dans la cuisine, où Camille lavait les tasses sans prononcer un mot.

— Tu vas chercher Lucie Mathieu à la maternelle aujourd’hui, ou tu veux que j’y aille ? demanda la belle-mère d’un ton banal, comme si, une heure plus tôt, elle n’avait pas prononcé la sentence de son mariage.

— J’irai moi-même, répondit Camille à voix basse.

— Très bien. De toute façon, mon arthrite me fait souffrir, je n’ai pas envie de sortir.

Camille termina la vaisselle, s’essuya les mains dans un torchon, puis, enfin, leva les yeux vers sa belle-mère.

— Danielle François, Philippe Girard vous a vraiment appelée hier ? Il vous a dit qu’il était fatigué ?

La belle-mère eut un infime tressaillement, mais se ressaisit aussitôt.

— Oui, il m’a appelée. Un fils n’a plus le droit de téléphoner à sa mère ?

— Si, bien sûr, répondit Camille. Je voulais seulement savoir ce qu’il vous avait dit.

— Ce que disent les hommes épuisés, répliqua évasivement Danielle François avant de quitter la cuisine, laissant Camille seule avec une pile de vaisselle et un nœud douloureux au milieu de la poitrine.

Camille continua à laver mécaniquement, comme si ses mains agissaient sans elle. Une fois les assiettes rincées, elle les essuya, retira son tablier et resta un instant debout, immobile. Une pensée unique tournait dans son esprit : elle devait parler à Philippe Girard dès aujourd’hui, franchement, sans détour. Elle ne comptait pas se taire et attendre que d’autres décident de son sort dans son dos, comme si elle n’était qu’un meuble qu’on pouvait sortir de l’appartement d’un simple geste.

À cinq heures et demie, elle alla chercher Lucie Mathieu à la maternelle. La petite courut vers elle, tenant fièrement un dessin où trois silhouettes roses et jaunes — maman, papa et elle — se tenaient par la main sous un immense soleil.

— C’est nous ! annonça fièrement Lucie Mathieu.

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