« Julie Morel. Vous la connaissez ? » demanda Nathalie, tandis que Camille se figeait devant le miroir

Cette coïncidence odieuse et bouleversante m'assaille.
Histoires

La suite dépendait de la manière dont le bien avait été enregistré, des dates, des circonstances et de ce qui pouvait être prouvé. En cas de divorce, expliqua Véronique, il serait en principe partagé en deux, sauf si le juge tenait compte plus largement de l’intérêt de l’enfant. En revanche, si Laurent tentait de vendre l’appartement ou de le donner à quelqu’un, il ne pourrait pas le faire légalement sans mon accord notarié. Sans cette autorisation, l’acte pourrait être contesté. Mais, ajouta-t-elle, il valait mieux ne pas attendre que le problème se présente.

— Faites déposer une opposition à toute inscription sans votre présence personnelle, me conseilla-t-elle. Vous pouvez passer par un point France Services ou directement par le service de publicité foncière. C’est gratuit. Ce n’est pas une opération militaire, Camille, seulement un formulaire ordinaire à remplir.

Pour la voiture, la situation était différente. Elle était au nom de Laurent, mais elle avait été achetée pendant notre mariage. Elle entrait donc, elle aussi, dans les biens communs. Seulement, une voiture se revendait beaucoup plus facilement qu’un appartement : l’accord de l’autre conjoint n’était pas exigé au moment de la transaction, même si l’on pouvait ensuite engager une contestation. Véronique me demanda de noter tout ce que je pouvais : modèle, année, kilométrage, valeur approximative.

La maison de campagne, elle, appartenait à Monique. Elle ne faisait pas partie du partage. Ce n’était pas mon combat.

Puis elle aborda la pension alimentaire. Si nous allions jusqu’au divorce, pour un seul enfant, on se basait souvent sur environ un quart des revenus officiels, sauf décision différente du tribunal ou accord entre les parents. Le salaire déclaré de Laurent était de 1 200 € par mois. Mais les virements envoyés à Julie ne partaient pas de sa carte habituelle, celle sur laquelle tombait sa paie. Ils venaient d’un autre compte. Cela signifiait qu’il possédait des économies, ou d’autres ressources, dont je n’avais jamais entendu parler.

Je consignai tout dans mes notes, mot après mot.

Le cinquième jour, je déposai la demande. Jusque-là, je n’avais jamais imaginé me retrouver dans une file d’attente banale, mon passeport dans la main, en train de séparer intérieurement mon existence en deux périodes : l’avant et l’après. Autour de moi, tout était ordinaire. Une salle d’accueil ordinaire. Un guichet ordinaire. Une jeune employée prit mes documents, m’expliqua que la mention serait enregistrée sous quelques jours ouvrés, puis me demanda de signer. Je signai. Ensuite, je sortis.

Le sixième jour, je parlai à Laurent.

Charlotte était invitée à l’anniversaire d’une amie. Laurent rentra du travail, se changea, puis s’installa à table. Je déposai devant lui une assiette de ragoût et je m’assis en face.

— Laurent, qui est Julie Morel ?

Il cessa de mâcher. Pas tout de suite. D’abord, il termina ce qu’il avait dans la bouche. Puis il posa sa fourchette.

— Comment tu le sais ?

Pas : « Qui ça ? » Pas : « Quelle Julie ? » Non. Seulement : « Comment tu le sais ? »

— Ce n’est pas la question qui m’intéresse le plus, répondis-je. Tu lui as donné mon attestation de revenus. Elle a tenté d’obtenir un crédit avec mes informations. Ça s’appelle une fraude. Tu t’en rends compte ?

Il devint livide. Vraiment livide. Pas comme dans les films. Plutôt comme quelqu’un qui comprend soudain que la conversation ne va pas porter sur une trahison amoureuse, mais sur quelque chose de beaucoup plus grave.

— Camille, ce n’est pas ce que tu crois. Elle ne voulait pas…

— Ce qu’elle voulait m’est égal. Ce qui m’intéresse, c’est ce que toi, tu as fait. Tu as pris mes documents. Tu les as remis à une personne extérieure à notre famille. Cette personne a déposé une demande de crédit à mon nom. Et toi, tous les mois, tu lui envoies de l’argent. Presque autant que ce que tu donnes pour notre foyer. Ce n’est pas seulement une infidélité, Laurent. Ou plutôt, ce n’est pas que ça. C’est pire.

Il resta silencieux. Puis il lâcha :

— Le crédit a été refusé. Il ne s’est rien passé.

— Si. Il s’est passé quelque chose. Mes données personnelles sont parties chez quelqu’un d’autre. La demande figure maintenant dans mon historique bancaire. Et si le prêt avait été accepté, la dette aurait été à mon nom. Tu comprends au moins ça ?

Oui, il comprenait. Je le vis dans son regard.

— Je ne pensais pas que ça irait jusque-là, murmura-t-il. Elle m’avait dit que c’était pour quelques jours. Juste pour se dépanner.

Je me levai de table.

— Laurent, je ne vais pas hurler. Je ne vais pas casser des assiettes. Je vais simplement te dire ce qui va se passer maintenant. Demain, tu viens avec moi chez l’avocate. Nous nous asseyons et nous mettons tout à plat : l’appartement, la voiture, l’argent, Charlotte. Si tu refuses, je dépose plainte pour tentative de fraude. J’ai le relevé de la banque, le numéro de téléphone et les captures d’écran des virements. Ce n’est ni une crise de nerfs ni du chantage. C’est seulement la suite logique de ce que je vais faire.

Il ne protesta pas.

Le lendemain, nous nous rendîmes ensemble chez Véronique. Laurent s’assit au bord de sa chaise, les yeux fixés sur le sol, pendant que l’avocate disposait les papiers devant lui.

Véronique ne fit aucun sermon. Elle posa seulement des questions.

— Laurent, les virements vers ce numéro partaient de quel compte ?

— D’un compte épargne.

— Ce compte est bien à votre nom ?

— Oui.

— Camille en connaissait l’existence ?

— Non.

— Combien reste-t-il dessus aujourd’hui ?

Il hésita.

— Environ 1 200 €.

— Et avant ?

Cette fois, le silence dura plus longtemps.

— Autour de 4 000 €.

Quatre mille euros. Un compte épargne dont je n’avais jamais su l’existence. De l’argent qu’il avait mis de côté — ou que nous avions mis de côté, même sans le savoir — et qui s’était peu à peu écoulé vers Julie, vers cette autre vie qu’il m’avait cachée.

Véronique se tourna vers moi.

— Camille, souhaitez-vous demander le divorce ?

Je regardai Laurent. Treize années. Charlotte. Notre appartement. Tout ce que j’avais cru solide, tout ce que nous avions construit.

— Je veux d’abord que tout devienne clair, répondis-je. Tous les comptes. Tous les virements. Toutes les dettes. Toutes les obligations. Après seulement, je déciderai.

Véronique hocha la tête.

— Dans ce cas, nous allons commencer par un accord notarié.

Puis elle se tourna vers Laurent.

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