« Il dit que vous êtes indispensable ici » ricana Sandrine, réalisant que la promotion lui venait d’être volée

Injustice cruelle, promesses volées, dignité piétinée.
Histoires

sur l’ensemble des contrats pour midi. Avec des commentaires. Et fais une mise en page correcte, cette fois : tes tableaux sont illisibles sans explications.

Il avait dit cela devant quatre personnes. Pas une demande : un ordre. Comme on parle à une exécutante. À moi, qui étais déjà dans cette entreprise quand lui devait encore réviser ses contrôles au lycée.

Gérard Roussel était près de la fontaine à eau, un gobelet à la main. Il avait entendu. Il n’a rien dit.

J’ai observé Maxime Durand. Sa montre connectée, ses chaussures neuves, son café dans un gobelet où l’on avait écrit « Maxime » au feutre. Vingt-six ans. Trois semaines d’expérience. Et déjà : « pour midi ».

J’ai retiré mes lunettes de leur cordon et les ai posées doucement devant moi.

— Gérard Roussel, ai-je appelé d’une voix calme.

Je n’avais pas parlé fort. Pourtant, il s’est retourné aussitôt, son verre en plastique entre les doigts.

— Passe dans ton bureau, s’il te plaît.

Il y est entré, s’est assis. Je l’ai suivi. La porte, je l’ai laissée ouverte. Volontairement.

Dans mon tiroir, j’ai pris une enveloppe. Je l’ai déposée devant lui.

— Ma démission. Départ volontaire. Préavis de deux semaines à compter d’aujourd’hui.

Il a regardé l’enveloppe, puis moi, puis de nouveau l’enveloppe. Le stylo qu’il faisait toujours tourner entre ses doigts s’est immobilisé.

— Sandrine, attends. Ne t’emballe pas. On peut discuter.

J’ai posé une feuille à côté. Celle que j’avais préparée. Le registre.

— Voilà. Neuf contrats. Quarante et un millions trois cent mille sur l’an dernier. Tous reposent sur des accords personnels que j’ai construits moi-même. Des délais, des remises, des livraisons particulières, des arrangements négociés au fil des années. Rien de tout cela n’apparaît dans le CRM. Parce qu’un CRM ne sait pas noter qu’il faut appeler Antoine Schneider de BâtiOuest avant dix heures, sinon il ne décroche plus. Ni que TransFrance Logistique ne signe ses bons qu’au dernier jour du mois, et qu’un retard décale le paiement d’un trimestre entier.

Gérard Roussel lisait. Ses yeux suivaient les lignes lentement, s’arrêtant sur les montants.

— Ce n’est pas du chantage, ai-je ajouté. C’est simplement la réalité. Tu as placé à mon poste quelqu’un qui ignore le prénom de la moitié des clients. J’ai mis treize ans à bâtir ce système. Pendant tout ce temps, j’ai entendu quatre fois : « au prochain trimestre ». Et à la fin, on me demande de lui préparer une synthèse pour midi.

— Sandrine…

— Non, ai-je coupé. Je ne suis pas “Sandrine” quand cela t’arrange. Je suis Sandrine Gautier. Une professionnelle avec vingt-trois ans de métier, dont treize passés ici à travailler contre des promesses.

Maxime Durand se tenait dans l’encadrement de la porte. Je ne l’avais pas entendu approcher. Il était pâle. Son café, toujours dans sa main, portait encore son prénom au feutre.

— Tonton Gérard, qu’est-ce que…

— Pas maintenant, l’a interrompu Gérard Roussel.

Sa voix s’était affaissée. Il a retiré ses lunettes, les a essuyées avec le bas de sa chemise.

— Sandrine… écoute, je vais parler à la direction. On peut peut-être trouver une solution. Un poste, une prime, quelque chose.

— Inutile, ai-je répondu. Ma solution, je l’ai déjà trouvée.

J’ai repris mes lunettes, les ai remises, puis je suis sortie.

Les deux semaines de préavis se sont déroulées dans le calme. J’ai transmis ce que la loi m’imposait de transmettre : fiches de poste, procédures, modèles de documents, consignes officielles. Rien de plus. Mes notes personnelles, mes tableaux de contacts, mes commentaires sur les clients : tout cela m’appartenait, pas à l’entreprise.

Le quatrième jour, Victor Lefebvre, de chez Granit, m’a appelée. Il venait d’apprendre mon départ.

— Sandrine, donne-moi ton nouveau numéro. Nous, c’est avec toi qu’on travaille, pas avec leur boutique.

Le septième jour, Antoine Schneider a téléphoné à son tour.

— Je vous l’avais dit. Le contrat reste en attente tant qu’on n’y voit pas clair.

Le dixième jour, Catherine Nicolas a convoqué Gérard Roussel dans son bureau. La porte est restée close vingt minutes. Quand il en est ressorti, sa chemise était froissée et son visage rouge. Il est passé devant mon poste sans me regarder.

Laura Petit s’est penchée vers moi et a murmuré :

— Elle lui a demandé pourquoi trois contrats étaient déjà bloqués.

Trois sur neuf. En dix jours.

Six semaines ont passé.

Aujourd’hui, je suis assise à un autre bureau. Un autre immeuble, un autre étage, une autre vue : non plus un parking, mais un petit square avec des arbres. Devant moi, il y a un ordinateur portable, une tasse de thé, un carnet. Aucun graphique multicolore. Mon responsable m’appelle Madame Gautier et, lorsqu’il promet quelque chose, il le fait.

Deux clients m’ont suivie d’eux-mêmes. Antoine Schneider m’a appelée le deuxième jour. Victor Lefebvre, de Granit, le cinquième. Je n’ai sollicité personne, je n’ai débauché personne. Ils ont trouvé mon numéro et m’ont contactée. C’était leur choix.

Gérard Roussel a reçu un avertissement écrit. Maxime Durand gère encore cinq contrats sur neuf ; les quatre autres sont “en pause”. Au lieu de quarante et un millions, il en reste vingt-trois. Dix-huit millions envolés sur un trimestre. Des chiffres que Catherine Nicolas voit désormais dans ses rapports chaque mois.

Gérard Roussel m’a appelée deux fois. La première, une semaine après mon départ :

— Sandrine, on pourrait se parler… Peut-être que tu reviendrais ?

La seconde, trois semaines plus tard :

— Écoute, les clients posent des questions. Tu pourrais au moins conseiller Maxime par téléphone ?

Je n’ai pas répondu. Ni la première fois. Ni la deuxième.

Parfois, je me demande ce qui se serait passé sans ce lundi-là. Si Maxime Durand n’avait pas lancé devant tout le monde : « prépare-moi ça pour midi ». Peut-être serais-je encore assise sur cette chaise à l’assise usée, dans ce couloir à la lumière tremblotante, à attendre une cinquième promesse.

Treize ans. Quatre “attends encore”. Une seule feuille posée sur un bureau.

Fallait-il partir en silence, ou ai-je bien fait de leur montrer exactement ce qu’ils perdaient ?

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