« Maman habite juste à côté. Dix minutes à pied. C’est pratique » , disait-il, laissant Camille dépossédée

Cette présence imposée était profondément injuste et suffocante.
Histoires

Camille avait acheté cet appartement presque seule. Elle ne s’était jamais vraiment amusée à faire les comptes au centime près ; les choses s’étaient simplement déroulées ainsi. À l’époque, Julien venait tout juste de changer d’emploi, son salaire restait modeste, et la plus grosse part de l’apport initial avait été assumée par elle. Camille y avait mis 7 300 € de ses économies, une somme qu’elle avait patiemment réunie pendant quatre ans en travaillant comme comptable principale dans une entreprise du bâtiment. Julien, lui, avait ajouté 800 €. Le prêt avait été souscrit à leurs deux noms, mais les mensualités — environ 210 € chaque mois — reposaient en réalité sur Camille : son revenu était régulier, tandis que celui de son mari connaissait des périodes où il suffisait à peine à remplir le réfrigérateur. Officiellement, le logement leur appartenait à tous les deux. Pourtant, au fond d’elle, Camille n’avait jamais cessé de le considérer comme son appartement. Non par avarice, non par possessivité maladive ; simplement parce que c’était la vérité.

Monique était entrée dans leur quotidien dès les premiers jours qui avaient suivi le mariage. À vrai dire, elle n’en avait jamais été absente auparavant non plus ; seulement, jusque-là, cela concernait surtout Julien. Désormais, Camille se retrouvait elle aussi prise dans cette présence. Les clés de l’appartement avaient été confiées à sa belle-mère presque dès le début. Julien les lui avait données avant même qu’ils ne soient complètement installés, « au cas où », avait-il expliqué. On ne savait jamais : une fuite, un problème pendant qu’ils seraient au travail…

— Maman habite juste à côté, disait-il. Dix minutes à pied. C’est pratique.

Camille n’avait rien répondu ce jour-là. D’ailleurs, pendant les premiers temps, elle se taisait souvent. Elle observait, apprenait à s’adapter, faisait des efforts pour ne pas provoquer de disputes là où il n’y avait peut-être, pensait-elle, aucune mauvaise intention. Peut-être que Monique était simplement ainsi : inquiète, envahissante par souci, incapable de lâcher son fils. Cela existait. Camille avait donc choisi de patienter.

Les visites de Monique n’obéissaient à aucune règle. Elle pouvait surgir à sept heures trente du matin, alors que Camille n’avait même pas encore eu le temps de se passer de l’eau sur le visage. Elle pouvait arriver en plein après-midi, quand Camille travaillait depuis la maison. Ou bien en fin de journée, sans appel, sans message, sans le moindre avertissement : la serrure cliquetait, puis la voix de la belle-mère retentissait dans l’entrée.

— C’est moi, ne vous affolez pas.

Mais Camille sursautait à chaque fois.

Monique ne venait jamais simplement pour s’asseoir, prendre une tasse de thé ou discuter un moment. Chacune de ses apparitions ressemblait à une inspection. Elle faisait le tour du logement avec méthode, ouvrait les placards de la cuisine, vérifiait ce qu’il y avait dans le réfrigérateur, déplaçait les casseroles selon l’ordre qu’elle jugeait convenable. Un jour, elle avait jeté un demi-kilo de sarrasin parce qu’elle avait décidé que les graines étaient trop vieilles. Camille les avait achetées trois jours plus tôt. Une autre fois, elle avait transféré toutes les serviettes de la salle de bain dans une autre armoire, uniquement parce qu’à ses yeux, c’était là qu’elles devaient se trouver.

Après chacune de ces visites, Monique appelait Julien. Camille n’entendait jamais les conversations du début à la fin, mais elle en devinait parfaitement la teneur à l’expression avec laquelle son mari rentrait ensuite.

— Maman dit que tu n’as pas essuyé la plaque après avoir cuisiné.

— Maman dit qu’il y a encore des affaires qui traînent dans la salle de bain.

— Maman dit que tu ne sais vraiment pas organiser un intérieur.

Camille le regardait alors, stupéfaite en silence. S’entendait-il seulement parler ? Avait-il conscience de ce qu’il était en train de lui répéter ?

— Julien, lui dit-elle un jour d’une voix posée, je ne veux plus que ta mère entre ici sans prévenir. Ce n’est pas pratique. C’est désagréable. J’ai besoin de me sentir en sécurité chez moi.

Julien poussa un soupir, avec cet air patient de quelqu’un qui explique une évidence à un enfant.

— Camille, enfin… c’est ma mère. Elle ne fait pas ça méchamment. Elle veut seulement aider. Supporte encore un peu, elle finira par se calmer.

Mais sa mère ne se calma pas.

Une année passa, puis une deuxième. Les visites ne s’espacèrent pas. Les remarques ne cessèrent pas davantage. Camille apprit à garder un visage neutre, à ne pas répondre sèchement, à ne pas hausser le ton. Pourtant, en elle, quelque chose se déplaçait peu à peu. Chaque matin, au moment d’ouvrir les yeux, elle retenait son souffle une seconde : allait-elle venir aujourd’hui, ou non ? À chaque retour, la même inquiétude revenait.

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