— Vire 6 000 € à maman aujourd’hui. Et sans discuter, Hélène. Tu es ma femme, pas une étrangère.
Nicolas se tenait au milieu de la cuisine, dans une chemise impeccablement repassée, le téléphone à la main, avec l’assurance de quelqu’un qui estime avoir déjà remporté la dispute. Sur l’écran brillait le message de Monique : « Mon fils, ne tarde pas. Je suis mal à l’aise vis-à-vis des gens. »
Hélène reposa lentement sa tasse sur la table.
— De quels gens tu parles ?
— Des gens normaux, répondit-il sèchement. Maman s’est arrangée avec des ouvriers. Son appartement tombe en ruine, et toi, tu restes assise sur tes économies comme sur un coffre-fort.

— Cet argent vient de mon père.
— Et alors ? Nicolas eut un petit rire méprisant. Dans une famille, tout est commun. Les problèmes aussi. Ou bien tu n’es une bonne épouse qu’en paroles ?
Hélène le fixa sans répondre. Elle avait quarante-deux ans. Nicolas en avait quarante-quatre. Ils étaient mariés depuis onze ans, et durant toutes ces années, elle avait appris à reconnaître chaque nuance de son irritation : quand il se mettait en colère de lui-même, quand il répétait les phrases de sa mère, et quand il cherchait simplement à l’écraser jusqu’à obtenir son accord.
Cette fois, il n’était pas le seul à parler à travers sa bouche.
Derrière lui se tenait Monique. Petite, soignée, les cheveux argentés parfaitement coiffés, avec cette habitude tenace de regarder sa belle-fille comme une employée que l’on garde par pure charité.
— Ma petite Hélène, dit-elle d’une voix traînante, pourquoi t’accroches-tu comme ça ? Je ne te demande pas une fortune. Seulement 6 000 €. Nicolas te les rendra plus tard.
— Quand ?
— Quand il pourra.
— Et vous signerez une reconnaissance de dette ?
Nicolas tourna brusquement la tête vers elle.
— Tu es sérieuse, là ?
— Tout à fait.
— Ma mère devrait te signer un papier ? La propre mère de ton mari ?
Monique poussa un faible soupir et posa la main sur sa poitrine. Sans douleur réelle. Sans malaise. Juste avec élégance. Elle avait toujours su s’y prendre pour qu’Hélène passe pour la coupable.
— Laisse, Nicolas, murmura-t-elle. Je savais bien que ça finirait ainsi. Le sang étranger reste du sang étranger.
Hélène ne répliqua pas. Elle prit son téléphone, ouvrit l’application bancaire et regarda ses économies. Les 6 000 € dormaient sur un compte séparé. Avant de mourir, son père lui avait dit d’une voix brève : « Ne mets pas tout dans la marmite familiale. Garde-toi un appui. » À l’époque, elle s’était vexée. Maintenant, elle comprenait qu’il voyait simplement les gens avec lucidité.
— Je vais faire le virement, dit-elle.
Nicolas se détendit aussitôt.
— Voilà. Tu vois, tu peux être raisonnable quand tu veux.
— Je dois d’abord aller dans la chambre. Il faut confirmer le plafond.
— Dépêche-toi. Maman passe une minute chez la voisine, puis on ira ensemble chez elle.
Monique pinça les lèvres.
— Patricia m’attend devant l’immeuble. Je lui ai promis de lui donner les clés du débarras.
Hélène sortit dans le couloir. La porte de la chambre était entrouverte. Elle s’assit au bord du lit, mais ne valida aucun virement. Ses doigts restèrent suspendus au-dessus de l’écran. Dans la cuisine, Nicolas versait doucement du thé à sa mère. Puis la porte d’entrée claqua.
Sa belle-mère venait de sortir.
Hélène allait fermer l’application lorsqu’une voix monta par la fenêtre entrouverte. Les fenêtres de la cuisine donnaient sur la cour, et le banc près de l’entrée se trouvait juste en dessous.
— Alors ? demanda la voisine. Elle va donner ?
— Où veux-tu qu’elle aille ? répondit Monique avec un ricanement. Nicolas finira par la faire céder. Elle est molle, notre Hélène. Toujours à se sentir coupable.
— Et si elle réclame l’argent ensuite ?
— Qu’elle réclame. Elle fera le virement elle-même, sans contrat. Après, je dirai que c’était un cadeau. Une aide à une vieille femme. Aucune dette.
Hélène resta immobile.
— Mais les travaux, il y en aura vraiment ? demanda Patricia.
— Quels travaux ? Monique rit tout bas. J’ai promis cet argent à Amandine pour son premier apport. La petite va se marier, elle en a davantage besoin. Quant à l’autre, qu’elle soit déjà contente que Nicolas vive encore avec elle. Une belle-fille sans enfants, sans beauté particulière, avec un salaire moyen. Une parasite avec de la fierté.
— Nicolas est au courant ?
— Nicolas sait l’essentiel : sa mère ne lui conseillera jamais rien de mauvais. Je lui ai dit qu’il était temps de remettre Hélène à sa place. Si elle donne l’argent, elle deviendra docile. Si elle refuse, c’est qu’elle n’est pas de la famille.
Les mots tombaient calmement. Ils ne frappaient pas, ne brûlaient pas. Ils retiraient seulement, couche après couche, le vieux voile qui lui couvrait les yeux.
Hélène ferma l’application bancaire. Puis elle ouvrit ses notes et écrivit une seule ligne : « Ne pas transférer les 6 000 €. »
Dans la cuisine, Nicolas faisait déjà les cent pas. Sa montre coûteuse passait et repassait près de son visage. Il agitait toujours la main ainsi lorsqu’il voulait se donner l’air d’un maître de la situation.
— Alors, ça vient ? cria-t-il.
Hélène revint.
— Il n’y aura pas de virement.
Il ne comprit même pas tout de suite.
— Comment ça, il n’y en aura pas ?
— Je veux dire que je ne verserai pas cet argent à ta mère.
— Tu recommences avec tes histoires ?
— Non. Justement, je viens d’en finir.
Nicolas fit un pas vers elle.
— Hélène, ne joue pas à ça. Maman attend.
— J’ai entendu sa conversation avec Patricia.
Pendant une seconde, la cuisine sembla se rétrécir autour d’eux. Nicolas cligna des yeux. Puis il eut un rictus.
