Rien ne céda.
À l’issue de la réunion, Élise Arnaud imprima le procès-verbal. J’y apposai ma signature. Gérard Nguyen fit de même. Pierre Garnier signa à son tour. Guillaume Bertrand joignit au dossier son rapport technique.
Quelques minutes plus tard, sur l’écran de l’ordinateur professionnel d’Antoine Robin, resté dans son bureau, une fenêtre système apparut avec une froideur administrative : « Compte désactivé par l’administrateur. »
Il la vit de ses propres yeux.
Je me tenais sur le seuil. Je ne le pressais pas. Je ne haussais pas le ton.
Sur son bureau s’alignaient trois porte-cartes, un stylo coûteux, un presse-papiers frappé du logo de l’entreprise et une pile de présentations dans lesquelles il avait modifié de sa propre initiative son titre en « associé opérationnel ». Pendant longtemps, j’avais choisi de ne pas relever. Trop de dossiers en cours. Trop de projets à porter. Trop d’années passées à arrondir les angles.
Désormais, chacun de ces détails devenait une pièce à conviction.
— Tu détruis notre famille pour un ordinateur, lança Antoine.
— Non. C’est grâce à cet ordinateur que j’ai enfin vu l’ensemble du mécanisme.
— Quel mécanisme ?
— Les pressions à la maison. Les pressions au bureau. Les discussions avec les salariés derrière mon dos. La tentative d’accès à des documents confidentiels. Et le numéro d’aujourd’hui avec Martine Legrand.
Il abattit sa paume sur le plateau du bureau. Pas assez fort pour impressionner réellement. Juste assez pour faire du bruit.
— C’est une femme âgée !
— C’est une adulte juridiquement responsable, entrée dans nos locaux avec ton badge.
— Tu comptes l’attaquer en justice ?
— Je compte protéger l’entreprise.
— L’entreprise, c’est aussi moi !
— Plus maintenant.
C’est à cet instant précis qu’il comprit.
Pas lorsque l’ordinateur s’était retrouvé brisé au sol. Pas quand Vincent Mathieu s’était placé devant la porte. Pas au moment où la juriste avait lu la clause du contrat.
Il comprit sur ces deux mots.
Plus maintenant.
Son téléphone se mit à vibrer. Une première fois. Puis une deuxième. Puis une troisième. Il jeta un regard à l’écran et détourna brusquement la tête. Finalement, il ouvrit quand même la notification.
Un courriel du secrétariat de direction.
« Notification de fin de participation au programme d’options. »
Puis un message du service de sécurité.
« Accès désactivés. »
Ensuite, les ressources humaines.
« Décision de suspension de fonctions pendant la durée de l’enquête interne. »
Antoine s’assit lentement dans son fauteuil. Sans scène spectaculaire. Simplement parce qu’il ne trouvait plus confortable de rester debout.
— Sophie, dit-il d’une voix qui n’avait plus rien à voir avec celle de tout à l’heure. On en parlera à la maison.
— Nous en parlerons par avocats.
— Tu es sérieuse ?
— Oui.
— Je suis ton mari.
— Pour l’instant. La demande de divorce sera déposée séparément.
Il essaya de sourire, mais son visage se décomposa avant d’y parvenir.
— Donc tu as tout décidé.
— C’est toi qui as décidé ce matin, quand tu as dit : « Maman a cassé ton fichu ordinateur. » Tu n’as simplement pas compris que ce n’était pas l’ordinateur qui venait d’être brisé.
Il ne répondit pas.
Dans le couloir, Martine Legrand se disputait avec Vincent Mathieu. Les phrases nous arrivaient par fragments.
— Je suis la mère du directeur adjoint !
— Je vous accompagne vers la sortie.
— Je suis une femme âgée !
— Je vous accompagne vers la sortie.
Je sortis à leur rencontre.
Dès qu’elle me vit, elle se redressa, comme si elle retrouvait aussitôt son aplomb.
— Alors, tu as fini de jouer ? Antoine va te régler ça.
— Antoine n’est plus directeur adjoint.
Son visage se figea.
— Quoi ?
— Il est suspendu. Son paquet d’options est annulé. Ses accès sont coupés. Quant à vous, une réclamation vous sera adressée pour la dégradation du matériel.
— Pour un bout de ferraille ?
— Pour des actes. La ferraille n’a fait que permettre de les constater.
Elle crispa ses doigts sur la bandoulière de son sac.
— Tu n’oseras pas faire ça à ta famille.
— Dans un bureau, il n’y a pas de famille. Il y a des fonctions, des biens, des accès et des responsabilités.
— Et tu serais quoi, toi, sans mon fils ?
Je levai les yeux vers la plaque fixée au mur. SARL CèdreSoft. Juste en dessous, une petite plaque métallique indiquait : « Directrice générale — Sophie André ».
Ce n’était pas de la décoration. Ce n’était pas de la vanité. Seulement un fait.
— La directrice générale, répondis-je.
Vincent Mathieu ouvrit devant Martine Legrand la porte menant au hall des ascenseurs. Elle voulut ajouter quelque chose, mais Antoine sortit de son bureau avec un carton entre les mains.
À l’intérieur se trouvaient ses affaires personnelles : deux ouvrages de management, un chargeur, des écouteurs, un support en bois pour téléphone. Posé au-dessus, il y avait ce fameux porte-cartes marqué « associé opérationnel », commandé par lui sans validation.
Martine Legrand regarda le carton, puis son fils.
— Antoine ?
Il ne lui accorda pas un regard.
— On y va, maman.
Dans le hall, juste avant que les portes ne se referment, il se retourna vers moi.
— Tu vas le regretter.
— Toute réclamation devra être formulée par écrit, dis-je.
Les portes de l’ascenseur se fermèrent.
Je regagnai la salle de réunion. La même. Les débris avaient déjà disparu de la table. Un membre de la sécurité informatique y avait installé un ordinateur de secours. Pierre Garnier avait ouvert sur l’écran l’interface de restauration du projet.
— Le code est intact, annonça-t-il. Les dépôts sont propres. Les clés ont été régénérées. Les documents liés au brevet ont été récupérés depuis l’espace sécurisé. On a perdu la coque de la machine et deux heures de travail, pas davantage.
— Pas seulement la coque, répondis-je.
Il comprit et n’insista pas.
En fin d’après-midi, l’avocat externe arriva. Un homme calme, muni d’un dossier mince, qui avait l’habitude de poser des questions brèves. Il examina l’enregistrement, les journaux d’accès, le procès-verbal du conseil, l’accord d’options et le constat relatif au matériel endommagé.
— Sur les options, votre position est solide, conclut-il. Sur le préjudice matériel également. Pour le volet social, il faudra avancer proprement : suspension, enquête, demande d’explications, décision écrite. Rien de superflu.
— Il n’y aura rien de superflu.
— Très bien. Et pour le volet familial ?
Je sortis un autre dossier. Il contenait les copies des documents de l’appartement, les relevés de mes comptes personnels et le brouillon de la demande de divorce.
— Séparément, dis-je. Sans lien avec la société.
L’avocat acquiesça.
— C’est la bonne méthode.
Le soir, Antoine m’envoya un premier message.
« Il faut qu’on se calme. »
Je ne répondis pas.
Une minute plus tard, un deuxième arriva.
« Maman est bouleversée. »
Je ne répondis toujours pas.
Puis un troisième.
« Tu ne peux pas effacer vingt ans comme ça. »
Je regardai l’écran et désactivai les alertes jusqu’au lendemain matin. Pas son numéro. Pas encore. C’était trop tôt. Mais les notifications, elles, oui.
