Je vais nous faire plaisir un peu ! annonça-t-il avec une gaieté forcée, tout en déposant ses courses sur la table de la cuisine. On pourrait se préparer un vrai dîner en famille, s’asseoir tous ensemble, discuter calmement.
Sophie leva les yeux de son livre sans dire un mot. Elle avait compris aussitôt. Ce n’était pas une tentative de réconciliation : c’était la mise en scène d’un procès où elle tiendrait le rôle de l’accusée, qu’on essaierait d’adoucir avec un bon repas avant de prononcer la sentence. Clara, au contraire, sembla reprendre vie. Elle y vit une occasion, presque une scène dressée pour elle.
— Oh, Maxime, comme tu es adorable ! Ça fait tellement longtemps qu’on ne s’est pas retrouvés comme ça ! gazouilla-t-elle, en lançant à Sophie un bref regard triomphant.
Le dîner se déroula dans un silence lourd, presque étouffant. Maxime s’agitait autour d’elles, remplissait les verres, découpait la viande, tentait de plaisanter. Ses traits d’humour tombaient dans le vide et venaient se briser contre les visages fermés des deux femmes. À la fin, incapable de supporter davantage cette tension, il toussota et se décida à parler.
— Les filles, pourquoi on se comporte comme ça ? On est une famille, quand même. Il faut bien qu’on trouve une solution. Sophie, Clara… essayons au moins de trouver un compromis.
Clara posa aussitôt sa fourchette. Son visage prit une expression tragique. Son grand moment venait d’arriver.
— Je ne vois même pas de quoi on devrait discuter, Maxime ! Je te l’ai dit dès le début : je la dérange ! Je suis une épine dans son pied ! Elle veut juste que tu sois à elle toute seule, que tu n’aies personne d’autre qu’elle ! Moi, je suis de ton sang, je suis ta sœur, et elle… elle veut simplement me jeter dehors !
Elle parlait fort, avec emphase, comme sur une scène, pour son unique spectateur : son frère. Sophie, elle, ne lui accorda même pas un regard. Elle essuya lentement ses lèvres avec sa serviette, puis tourna la tête vers son mari. Sa voix resta basse, mais dans le silence mort de la cuisine, elle résonna plus durement que n’importe quel cri.
— Maxime, je ne discuterai de rien avec elle. Cette conversation est entre toi et moi. Tu m’as demandé d’attendre, de lui laisser du temps. Six mois ont passé. Pendant ces six mois, elle est allée à quatre entretiens d’embauche et elle est arrivée en retard à deux d’entre eux. Elle n’a jamais nettoyé autre chose que sa chambre. Elle n’a pas une seule fois rapporté ne serait-ce qu’une baguette à la maison. Le mois dernier, avec ta carte bancaire, celle que tu lui as donnée pour ses « petites dépenses », elle a dépensé environ cent cinquante euros en taxis et en cafés. Et je ne parle même pas du sèche-cheveux cassé ni du tapis de bain imbibé de parfum. Ce sont des faits. Tout le reste, ce ne sont que des paroles.
Chaque phrase tombait comme un clou qu’elle enfonçait avec méthode dans le cercueil fragile des espoirs de paix de son mari. Elle n’accusait pas, elle n’insultait pas : elle énumérait. Et cette vérité froide, précise, impossible à contredire, effrayait Maxime bien davantage qu’une crise de nerfs. Il regarda sa sœur : son visage était déformé par l’offense. Il regarda sa femme : le sien demeurait calme, fermé, impénétrable. Il était pris au piège.
Alors il choisit. Le choix d’un homme faible, de ceux qui cherchent toujours la route la moins difficile. Il lui était plus simple de céder aux manipulations de sa sœur que de regarder la réalité en face.
— Mais pourquoi es-tu aussi… aussi dure ? finit-il par lâcher d’un ton de reproche. Tu n’aurais vraiment pas pu te montrer un peu plus… humaine avec elle ? L’aider, essayer de comprendre ? Tu vois bien qu’elle traverse une période difficile ! Pourquoi refuses-tu de faire le moindre effort ? Tu as transformé notre appartement en champ de bataille !…
C’était la seule phrase que Sophie avait besoin d’entendre. Il ne s’était pas contenté de défendre sa sœur. Il venait de la rendre responsable, elle. À cet instant, Sophie comprit que cette semaine d’attente n’avait servi à rien. La décision, au fond, avait déjà été prise sans elle.
Le dimanche matin arriva sous un calme trompeur. C’était le septième jour, le dernier. Clara, convaincue de sa victoire totale et définitive, resta ostensiblement très longtemps dans la salle de bains, à faire couler l’eau, puis apparut dans la cuisine en fredonnant, marmonnant un air de musique de club entre ses dents. Elle se comportait comme quelqu’un qui venait enfin de prendre officiellement le pouvoir. Maxime était assis à table.
