— J’ai accepté que ta sœur vive chez nous pendant ses études, mais cela fait déjà six mois qu’elles sont terminées. Il est donc temps qu’elle fasse ses valises et qu’elle parte d’ici. Je n’ai plus aucune envie d’entretenir cette paresseuse qui profite de nous !
La voix de Sophie demeurait parfaitement posée, presque froide, dépourvue de la moindre émotion apparente. Pourtant, lorsqu’elle déposa son assiette dans l’évier, juste à côté de celle de Clara, encore couverte de graisse et de traces de sauce, ce simple geste en disait bien plus long qu’un éclat de voix. Le choc sec de la porcelaine contre le métal fit sursauter Maxime. Lentement, il releva les yeux de son dîner. Depuis plusieurs jours, il faisait semblant de ne pas remarquer la tension qui montait entre elles, mais ce bruit venait de fissurer la confortable carapace d’indifférence derrière laquelle il s’abritait.
— Qu’est-ce qu’il y a encore ? demanda-t-il, avec peine, en détachant son attention de son morceau de viande appétissant.
Dans son ton, il n’y avait ni sollicitude ni véritable curiosité. Seulement une irritation lasse, comme si on venait une fois de plus le déranger pour une broutille.
— Comment ça, “qu’est-ce qu’il y a” ? Sophie pivota vers lui. Elle appuya sa hanche contre le plan de travail et croisa les bras. Son regard était dur, presque coupant. — Tu trouves vraiment que tout va bien, Maxime ? Ta sœur diplômée a mangé, a laissé toute sa saleté derrière elle comme si elle était au restaurant, puis elle est partie en courant en boîte.

Elle marqua une brève pause, mais son calme n’adoucissait rien.
— Je viens de ramasser dans la salle de bains une pile entière de serviettes trempées. J’ai aussi essuyé la flaque dans laquelle elle avait étalé son fond de teint. Et maintenant, je devrais encore faire sa vaisselle, parce que demain matin “madame” ne supportera pas de boire son café à côté d’un évier sale. À ton avis, c’est normal ?
Maxime avala lentement sa bouchée, posa sa fourchette et poussa un profond soupir de martyr. Cette conversation lui déplaisait. Lui ne demandait qu’une chose : du calme, de la paix, un peu de silence chez lui après sa journée de travail. Il n’avait aucune intention de jouer les arbitres dans une querelle de femmes.
— Sophie, ne recommence pas… Elle essaie aussi de s’en sortir. Elle cherche du travail. Elle se cherche elle-même. Ce n’est pas une période facile pour elle. Il lui faut du temps pour s’adapter à la vie d’adulte.
Ces phrases étaient si prévisibles, si usées, que Sophie n’en fut même plus blessée. Elle eut seulement un petit rire bref, sans joie. Le rire de quelqu’un qui a entendu cent fois le même disque et qui connaît par cœur chacune de ses rayures.
— Celle qui vit une période difficile, c’est moi, Maxime. C’est moi qui rentre tous les soirs dans un appartement qui ressemble à un mélange de foyer bas de gamme et de salon de beauté. C’est moi qui nettoie, qui cuisine, qui lave pour trois, pendant que ta sœur “se cherche” dans les centres commerciaux et les clubs. Elle ne cherche pas de travail. Elle ne fait même pas semblant d’en chercher. Elle vit simplement à nos crochets, parce qu’elle sait très bien que tu n’as pas assez de caractère pour lui dire non.
— Là, tu dépasses les bornes ! lança-t-il en haussant enfin la voix, les lèvres pincées par la vexation. — C’est ma sœur ! Je ne peux pas la mettre dehors comme ça !
— Moi, si, répondit Sophie aussitôt.
Son sang-froid avait quelque chose d’effrayant. Elle ne criait pas, ne s’agitait pas, ne faisait aucune scène : elle prononçait une sentence.
— Elle a une semaine. Sept jours pour trouver un autre endroit où poursuivre sa fameuse “recherche”. Un appartement, une chambre, une amie chez qui dormir, peu importe. Si dans sept jours elle est encore ici, c’est moi qui partirai. J’ai déjà visité un logement. Ensuite, tu décideras laquelle de nous deux tu préfères continuer à entretenir : elle ou moi.
Le lendemain de cet ultimatum ne commença pas par une dispute, mais par le silence. Un silence épais, poisseux, qui emplissait tout l’appartement et rendait l’air presque lourd à respirer. Comme d’habitude, Sophie se leva à sept heures. Elle prépara deux tasses de café, fit griller deux tranches de pain et posa sur la table une assiette d’omelette — pour une seule personne.
Lorsque Maxime entra dans la cuisine, froissé de sommeil et d’humeur sombre, sa part l’attendait déjà. Il s’assit sans un mot, en évitant soigneusement de croiser le regard de sa femme. Il avait espéré que la nuit aurait calmé Sophie, que tout cela n’avait été qu’une explosion passagère. Mais l’ordre impeccable de la table, dressée strictement pour deux, anéantit son dernier espoir.
Clara, elle, ne s’était pas encore montrée.
