« À cause de vous, Romain et moi, on va finir par divorcer » lança Inès, la voix brisée

Cette ingérence odieuse est moralement intolérable.
Histoires

Valérie se présenta chez sa belle-fille un samedi, en début d’après-midi, sans avoir prévenu. Elle savait que les petits étaient malades, mais, ces derniers temps, Inès ne lui demandait plus rien. Elle répétait qu’elle s’en sortirait toute seule. Toute seule, peut-être… sauf que Valérie était mère elle aussi, et elle savait parfaitement ce que cela signifiait de tenir debout avec trois enfants sur les bras. D’autant que les parents d’Inès vivaient dans une autre ville.

Alors, décidant de s’imposer un peu, elle avait pris sur elle de venir sans invitation. À peine Inès eut-elle ouvert la porte que Valérie comprit qu’elle avait bien fait. Sa belle-fille avait une mine effrayante : le visage tiré, des cernes bleutés sous les yeux, les cheveux noués à la va-vite en une queue négligée, et une tache de purée pour bébé sur son tee-shirt.

— Bonjour… Comment vont les enfants ?

Inès cligna des yeux, comme si elle sortait d’un brouillard, puis répondit d’une voix lasse :

— Nicolas s’est endormi, sa fièvre vient tout juste de tomber. J’ai réussi à calmer Julie, elle regarde des dessins animés. Hugo dort encore, il a eu de la température toute la nuit.

— Très bien. Alors on va faire comme ça : je m’occupe des enfants, et toi, tu vas dormir un peu, commença Valérie.

Mais sa belle-fille la coupa brusquement :

— Non, ce n’est pas nécessaire, Madame Valérie. Asseyez-vous, s’il vous plaît. Il faut que je vous parle.

Valérie se raidit. Il y avait dans la voix d’Inès quelque chose qui lui glaça le sang ; un pressentiment mauvais lui courut le long des bras, et une douleur sourde lui serra la poitrine.

— Je t’écoute.

— Madame Valérie, je vous respecte beaucoup. Vous m’avez toujours aidée, vraiment, mais… Inès hésita, avala difficilement sa salive. Mais je ne peux plus continuer comme ça. Je suis épuisée de me taire. À cause de vous, Romain et moi, on va finir par divorcer.

— Comment ça, à cause de moi ?

— Comme je le dis ! lança la jeune femme, emportée par l’émotion. Vous appelez Romain sans arrêt chez vous. Il passe presque tous les jours vous voir. Un coup, c’est le cœur qui vous serre, un coup la tension, un coup la tête qui tourne. Il laisse tout tomber — son travail, les enfants, moi — et il accourt. Aujourd’hui encore, un samedi, il est au bureau parce qu’il n’a pas eu le temps de terminer son rapport à cause de vous ! Je comprends que vous soyez seule, qu’il soit votre unique enfant. Mais vous n’êtes pas une vieille femme, Madame Valérie. Vous avez cinquante-quatre ans. Et maintenant, pourquoi êtes-vous venue ? Pour m’aider une heure, puis rester couchée une semaine entière ? Et après, vous lui reprocherez encore que votre santé se dégrade parce que vous nous avez rendu service !

Valérie ouvrit la bouche, mais Inès était lancée et ne lui laissa pas placer un mot.

— Laissez-moi finir. Romain aussi est à bout. Vous refusez d’appeler un médecin ! Même quand, soi-disant, vos jambes ne vous portent plus, vous ne faites pas venir les urgences ! J’en ai assez de ces chantages à la santé !

Valérie respirait avec peine. Elle comprenait, horrifiée, que sa belle-fille la voyait comme une sorte de monstre.

— Inès, je…

— Ça suffit ! Des larmes brillèrent dans les yeux de la jeune femme, mais elle frappa violemment la table du poing. Nous avons trois enfants, je suis en congé maternité. Mon mari, j’ai besoin de lui, moi ! Vous vous servez simplement de votre santé pour le manipuler. Vous n’êtes pas malade, vous refusez juste de détacher votre fils de vous. Lui et moi, on ne dort plus ensemble, on ne se parle presque plus. Il rentre seulement pour avaler quelque chose et repartir chez vous. Les enfants ont de la fièvre, et lui, il est auprès de vous ! Pourquoi êtes-vous venue ? Romain ne répond pas au téléphone, alors vous avez décidé de venir vérifier que votre esclave n’avait pas pris la fuite ?

Valérie resta assise, livide, aussi blanche qu’un mur. Les mots lui montaient aux lèvres : « Je ne l’ai jamais appelé, je ne me suis jamais plainte de ma santé. Je vais très bien. Et lui… » Mais la phrase se bloqua dans sa gorge.

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