Le loger chez soi et se retrouver à servir un adulte incapable de se débrouiller dans les gestes les plus simples, c’en était une autre.
Au bout de sept jours exactement, la sonnette retentit, timidement.
Julien se tenait seul sur le palier. Il avait l’air froissé, penaud, et franchement malheureux.
— Soph… je… je suis rentré, bredouilla-t-il en se balançant d’un pied sur l’autre. Maman va beaucoup mieux. Sa tension est redevenue normale. Elle dit qu’elle se débrouille très bien toute seule.
Je restai plantée au milieu de l’entrée, les bras croisés, sans lui laisser le moindre passage.
— Quelle guérison miraculeuse. On devrait prévenir une revue médicale, fis-je avec un sourire sec. Écoute bien, Julien. Tu ne remets les pieds ici qu’à mes conditions.
Il baissa la tête, résigné.
— Premièrement, articulai-je lentement, tu me rembourses immédiatement le matelas que tu as payé avec notre argent commun.
— Deuxièmement, tu appelles toi-même des déménageurs, et demain ce machin disparaît de ma chambre.
— Troisièmement, si j’apprends encore une seule fois que tu as pris un engagement dans mon dos, ou que tu as confié les clés de mon appartement à quelqu’un, tu retournes chez ta mère avec tes valises et une demande de divorce. Est-ce que je suis assez claire ?
— Oui, répondit-il d’une voix sourde, déjà en train de sortir son téléphone pour ouvrir son application bancaire.
— Et les clés, ajoutai-je.
Sans discuter, Julien détacha de son trousseau celles de l’appartement et les déposa dans ma main.
Ce fut seulement à ce moment-là que, pour la première fois depuis une semaine, je m’écartai de la porte.
Le samedi suivant eut lieu le deuxième acte de cette retraite solennelle.
D’abord, les déménageurs emportèrent le matelas. Sous son film plastique d’origine, il n’avait plus rien d’un objet thérapeutique : il ressemblait plutôt à une preuve embarrassante.
Puis Martine arriva pour récupérer les vestiges de son campement avorté : ses cartons, son cristal, et son grand rêve d’installer un buffet roumain dans ma chambre.
Elle les traîna en silence jusqu’à l’ascenseur, sous le regard perçant et méthodique de tante Chantal, sortie sur le palier pour ne rien perdre du spectacle.
De la posture de commandante que ma belle-mère arborait quelques jours plus tôt, il ne restait absolument rien. Elle ne distribuait plus d’ordres et n’osait même plus jeter un coup d’œil vers ma chambre.
Évidemment, tante Chantal ne put pas s’empêcher d’en rajouter.
— Alors, Martine, et vos démarches à la mairie ? Il me semblait que vous comptiez déclarer votre nouvelle adresse ici ?
Martine serra contre elle la caisse de cristal avec une telle force qu’on aurait dit qu’elle contenait les derniers débris de son quartier général.
— J’ai changé d’avis, lâcha-t-elle entre ses dents.
— Cela arrive, dis-je calmement. Parfois, une seule semaine de bonheur familial suffit à rappeler à quelqu’un où il habite vraiment.
Une semaine passée avec son propre fils avait soigné Martine mieux que n’importe quel traitement.
Soigné sa tension, sa solitude, et surtout cette vieille habitude de vouloir vivre aux frais des autres.
