J’ajoutai alors, d’une voix plus basse mais parfaitement nette :
— Et encore une chose : ta mère ne devient pas la maîtresse de ma chambre simplement parce que tu n’as pas eu le courage de lui dire non.
— La faire emménager ici, lui remettre des clés et organiser une quelconque domiciliation sans mon accord, c’est hors de question. Nous sommes dans un appartement, pas dans un hall de gare avec un buffet roumain posé à l’entrée.
Martine se redressa, indignée, prête à exploser, puis se ravisa brusquement.
Le mètre ruban qui dépassait de la poche de son gilet perdit soudain toute sa superbe. Ce qui, une minute plus tôt, ressemblait à un sceptre de propriétaire, n’était plus qu’un bout de plastique bon marché.
Le droit, lui, restait posé sur la table, massif, implacable, aussi lourd qu’une poêle en fonte.
— Tu… tu mets dehors la mère de ton mari ? balbutia ma belle-mère, abandonnant son ton autoritaire pour une plainte humide.
— Vous n’êtes pas à la rue. Vous avez votre très agréable deux-pièces, répondis-je sans ciller. Mais puisque vous avez tant de mal à vivre seule… vous avez besoin qu’on s’occupe de vous, n’est-ce pas ?
Je me tournai vers Julien.
— Tu voulais installer ta mère, non ? Tu lui as donné les clés dans mon dos ? Tu as acheté un matelas ? Très bien. Voilà une belle preuve de piété filiale. Maintenant, va préparer tes affaires.
— Comment ça… où ça ? fit Julien, les yeux ronds.
— Chez ta mère. L’amour familial brûle toujours plus fort quand celui qu’on aime habite assez loin pour ne pas déranger.
— Tu vas vivre avec Martine. Tu l’aideras au quotidien, tu lui prendras la tension, tu lui prouveras ton affection par des actes. Et surtout, pas à mes dépens.
Je le fixai sans hausser le ton.
— Et si tu t’avises de rester ici, demain matin je dépose une demande de partage des biens.
— Tu obtiendras tes quelques mètres carrés, tu les revendras pour presque rien, et tu finiras quand même chez ta mère. Sauf que cette fois, ce sera définitif.
Le soir même, je l’aidai moi-même à remplir un sac de sport, appelai un taxi et les mis tous les deux sur le palier, accompagnés de leur carton de cristal.
Une semaine d’un silence presque parfait commença.
Je rentrais dans mon appartement propre, je dormais dans ma chambre — après avoir repoussé le matelas étranger par terre — et je savais que, de l’autre côté de la ville, le désastre était inévitable.
Julien était un homme solidement installé dans ses habitudes.
Il avait toujours vécu comme si les chemises propres apparaissaient toutes seules dans l’armoire, comme si le réfrigérateur produisait spontanément des escalopes, et comme si les chaussettes sales jetées près du canapé disparaissaient par magie dans une autre dimension.
Martine, de son côté, vivait seule depuis dix ans, dans une propreté clinique, un calme absolu et un ordre si strict que même la poussière semblait connaître sa place.
Dès le troisième jour, Julien m’appela d’une voix lugubre pour me demander comment on lançait la machine à laver.
Au cinquième, les nouvelles me parvinrent par des chemins détournés : Martine s’était plainte, encore une fois auprès de tante Chantal, de ce « grand dadais » qui vidait le frigo, regardait la télévision jusqu’à minuit et laissait des miettes partout derrière lui.
Il apparut alors que se vanter de son fils devant les voisines, c’était une chose.
