— Je m’en suis rendu compte.
— Alors gardez les yeux baissés, et ne cherchez pas plus haut.
J’acquiesçai sans répondre, puis je repris mon seau.
Après le déjeuner, Anaïs s’approcha de moi. Dans ses yeux demeurait une franchise vive, celle qu’ici on semblait vouloir éteindre. Elle portait une pile d’assiettes et s’arrêta près de moi comme par hasard.
— Ne leur tenez pas tête, murmura-t-elle. Vous perdrez votre service.
— Et vous, qu’est-ce qu’ils vous ont fait perdre ?
Elle eut un sourire bref, sans joie.
— Mes horaires. De l’argent. La tranquillité.
— À cause de quoi ?
— Des feuilles d’émargement. Une fois, j’ai refusé de signer pour un repas que je n’avais pas eu. Isabelle a dit que je faisais ma maligne. Ensuite, Nicolas m’a expliqué que le groupe était grand, que les dépenses étaient compliquées, et que moi, je n’étais qu’une petite employée.
— Vous l’avez cru ?
— Non. Mais j’ai besoin de travailler.
J’essorai ma serpillière et poussai le seau contre le mur.
— Vous avez autre chose que des paroles ?
Anaïs se raidit.
— Pourquoi ça vous intéresse ?
— Pour comprendre où est la vérité.
Elle me fixa longuement, puis sortit de sa poche une feuille pliée.
— Je ne sais même pas pourquoi je l’ai gardée. Peut-être pour ne pas finir par croire que j’avais tout inventé.
C’était la copie d’un relevé. En bas figuraient les signatures du personnel. Mais, en face du nom d’Anaïs, l’écriture n’était pas la sienne.
— Ce n’est pas votre signature ? demandai-je.
— Non. Ce jour-là, j’avais refusé.
— Qui a signé à votre place ?
— Je l’ignore. Mais la feuille a été remise à Isabelle.
— Je peux garder cette copie ?
— À condition que vous ne disiez jamais qu’elle vient de moi.
— Je ne le dirai pas.
Anaïs pinça les lèvres.
Cette peur, je l’avais déjà vue le matin même.
— Retirez cette tasse. Ce n’est pas pour vous, avait lancé l’administratrice en repoussant, du bout des doigts, le verre de thé posé devant moi.
Je me tenais près de la table de service, dans un tablier délavé. Mon sac était posé à côté, un trousseau de clés venait de tinter au bord de la table, et le sol du couloir luisait encore de l’eau que je venais de passer. Je n’étais pas venue réclamer une collation. Je voulais savoir pourquoi, dans mes propres restaurants, les gens s’étaient mis à vivre selon des règles que personne n’osait discuter à voix haute.
— La cuisinière m’a dit qu’après le ménage, on pouvait manger avec tout le monde, répondis-je calmement. Le service est long.
L’administratrice ne leva presque pas les yeux de son téléphone.
— La cuisinière ne décide pas ici. Les repas sont réservés au personnel normal. Les femmes de ménage temporaires viennent, lavent, puis repartent.
Dans sa voix, il n’y avait ni fatigue ni doute, seulement l’habitude de disposer de la dignité des autres. Elle ignorait que cette salle, la cuisine derrière le mur et toute la chaîne de restaurants m’appartenaient. Je m’appelais Marie, et à cinquante-huit ans, je savais trop bien distinguer une simple rudesse d’une impunité bien installée.
Pourquoi j’étais venue moi-même
Mon enseigne comptait quatre restaurants. Au début, je n’avais qu’un petit café : je réceptionnais les livraisons, lavais les légumes et comptais la recette jusqu’au dernier billet. Puis l’affaire avait grandi, et je m’étais peu à peu éloignée de la gestion quotidienne. Depuis trois ans, cette responsabilité était entre les mains de mon neveu Nicolas. Il m’envoyait des rapports impeccables.
