— Qu’est-ce que tu veux, au juste ? finit par articuler Nicolas, la voix étranglée.
— Le divorce, répondit Camille sans hausser le ton. Et l’argent qui me revient. Quinze mille euros. Vous pouvez vendre la voiture, celle que je t’ai aidé à choisir, soit dit en passant. Ou demander à ta mère de te prêter la somme. Peu m’importe. Je vous laisse un mois. Ensuite, je dépose au tribunal.
Elle se leva, abandonnant sur la table sa tasse de thé à peine touchée.
— Et encore une chose, ajouta-t-elle en se retournant près de la porte. Mes cartons sont toujours à la cave. Demain, à dix heures, je viendrai avec des déménageurs. Si un seul de mes livres est abîmé, j’ajouterai le préjudice moral à ma demande.
Puis elle quitta le café sans se retourner.
Un mois plus tard, le divorce était prononcé. Poussé par sa mère, Nicolas avait d’abord tenté de négocier, puis de l’intimider, avant de finir par pleurer presque devant elle. Camille n’avait pas cédé. Elle n’obtint pas les quinze mille euros exigés au départ, mais douze mille, ce qui, dans le cadre d’un accord amiable, restait une victoire plus qu’honorable.
Avec cette somme, elle versa l’apport pour un studio dans un immeuble neuf. Un petit logement clair, traversé de lumière, avec une immense fenêtre donnant sur un parc. Il n’y avait plus de belle-mère pour dicter ses règles, plus de mari incapable de prendre sa défense, plus de maison où elle se sentait étrangère.
Le jour de l’emménagement, elle rangeait ses livres sur des étagères toutes neuves lorsqu’on sonna. Sur le palier se tenait une voisine âgée, au regard doux, tenant un plat entre ses mains.
— Bonjour ! Je suis Catherine, j’habite juste à côté. Je vous ai apporté une tarte. Bienvenue dans l’immeuble !
Camille sourit en recevant le gâteau encore parfumé.
— C’est vraiment gentil, merci. Entrez donc, je viens justement de mettre l’eau à chauffer.
Elles s’installèrent autour d’une tasse de thé et la conversation se fit naturellement. Catherine se révéla être une ancienne institutrice, vive, chaleureuse, avec cette facilité à parler qui met les gens à l’aise. Elle raconta quelques anecdotes sur la résidence, évoqua les voisins, puis ajouta que, le jeudi, un orchestre jouait parfois dans le parc.
— Vous emménagez seule ? demanda-t-elle finalement avec délicatesse.
— Oui, répondit Camille en hochant la tête. Je viens de divorcer.
— Alors… je dois vous plaindre ? soupira la voisine. Ou vous féliciter ?
Camille prit quelques secondes avant de répondre.
— Je crois que vous pouvez me féliciter. C’était la bonne décision.
Plus tard, quand Catherine fut repartie et que les derniers cartons eurent enfin été vidés, Camille s’assit sur son canapé. Ce même canapé acheté avec son tout premier salaire, celui que sa belle-mère voulait jeter sous prétexte qu’il était « démodé ». Elle contempla les lumières de la ville derrière la vitre et songea à l’étrange manière dont la vie se réorganise.
Pendant trois ans, elle avait essayé de trouver sa place dans une famille qui n’était pas la sienne. Trois ans à supporter, à s’effacer, à espérer qu’on finirait par l’accepter. Puis il avait suffi d’une semaine pour que tout s’écroule. Ou peut-être pour que tout se libère.
Les paroles de Danielle lui revinrent en mémoire : « Tu finiras seule. Qui voudra de toi comme ça ? »
Camille sourit. Elle, au moins, avait besoin d’elle-même. Et cela suffisait.
Son téléphone vibra. Un message de Nicolas venait d’arriver : « Camille, maman est malade. Le stress. C’est à cause de toi. J’espère que tu as honte. »
Elle lut la phrase jusqu’au bout, haussa légèrement les épaules, puis bloqua son numéro. Ensuite, elle bloqua celui de Danielle. Après quoi elle se servit un verre de vin et lança son film préféré.
Dehors, la pluie se mit à tomber. Les gouttes frappaient la vitre avec un bruit régulier, presque comme des applaudissements. Camille leva son verre face à son reflet dans la fenêtre sombre.
— À ma nouvelle vie, dit-elle à voix haute. Et au fait que plus jamais je ne laisserai qui que ce soit fouiller dans mes affaires.
Elle but une gorgée. Le vin avait à la fois de l’amertume et de la douceur. Exactement comme la liberté.
