« Si vous ne voulez pas aider Julie, alors à la fin du mois vous libérerez l’appartement » déclara Monique Lecomte d’une voix posée, laissant Sophie horrifiée et Pierre figé

Cette décision odieuse brise un foyer déjà fragile.
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— Si vous ne voulez pas aider Julie, alors à la fin du mois vous libérerez l’appartement, déclara Monique Lecomte d’une voix si posée qu’on aurait dit qu’elle demandait simplement qu’on lui passe le sucrier.

Sophie ne saisit pas tout de suite le sens de ces mots. Sur la table, les tasses de thé refroidissaient, à côté d’une assiette de brioches au fromage blanc et d’un petit pot de confiture. Dans la pièce voisine, Lucie, six ans, était assise sur le canapé et coloriait une poupée en papier qu’elle avait découpée dans un vieux magazine.

Pierre resta figé, sa cuillère suspendue au-dessus de son assiette.

— Maman… tu es sérieuse, là ?

— Qu’est-ce qui te choque ? répondit Monique Lecomte en redressant une serviette sur la table. Depuis six ans, vous habitez dans mon appartement. Vous ne payez que les charges. Mais quand il s’agit de donner un coup de main à ta propre sœur, soudain, vous n’avez plus un sou. Dans ce cas, inutile de vous vexer. Cet appartement m’appartient. J’en fais ce que je veux.

Sophie tourna les yeux vers son mari. Il avait le visage de quelqu’un qui venait de recevoir un coup lourd, sourd, inattendu. Dans ce genre de conversation, Pierre mettait toujours du temps à réagir. Non parce qu’il manquait d’intelligence. Il espérait seulement, jusqu’au dernier instant, que les gens proches n’oseraient pas prononcer à voix haute ce qu’ils gardaient depuis longtemps en réserve.

Sophie, elle, avait compris immédiatement.

Elle attendait cette discussion depuis le mercredi précédent, lorsque Monique Lecomte avait appelé avec un entrain trop appuyé :

— Venez tous samedi. On passera un moment ensemble, on parlera d’une petite affaire en famille. Je ferai des crêpes pour Lucie.

Quand sa belle-mère disait « en famille », cela ne signifiait jamais thé, crêpes et conversation tranquille. Cela voulait dire que tout était déjà décidé dans sa tête, que les rôles avaient été distribués, et que les autres n’avaient plus qu’à hocher la tête au bon moment.

Le trajet jusqu’à la maison de campagne se fit presque sans un mot.

À l’arrière, Lucie bavardait sur la maternelle, sur son amie Camille qui dessinait les plus beaux papillons, et sur la chanson qu’elles apprenaient en ce moment.

Pierre acquiesçait, répondait à côté. Sophie regardait défiler le paysage derrière la vitre et pensait à leur compte épargne : 12 400 €. Trois ans sans vacances. Trois ans sans achat impulsif. Trois ans de tableaux de dépenses, de renoncements à tout ce qui n’était pas indispensable, de phrases répétées comme un refrain : « Pas maintenant, plus tard. »

Cet argent n’était pas seulement une somme. C’était leur premier apport pour acheter enfin leur propre logement.

Monique Lecomte vivait presque toute l’année dans sa maison de campagne.

La bâtisse était solide, bien isolée, équipée d’une chaudière au gaz, avec un petit sauna au fond du jardin et deux serres. Six ans plus tôt, elle avait « donné l’appartement aux jeunes », comme elle aimait le répéter.

C’est ainsi qu’elle présentait les choses aux voisins et à la famille. Mais Sophie, dès le premier jour, avait parfaitement vu la différence entre « donner » et « laisser habiter quelque temps ». Sur les papiers, la seule propriétaire était Monique Lecomte. Personne d’autre.

Pendant le déjeuner, sa belle-mère commença par interroger sa petite-fille sur l’école, puis elle se plaignit des prix au supermarché, avant de glisser tout naturellement vers le sujet de sa cadette.

— Julie est une fille douée, affirma-t-elle avec cette fierté particulière que Sophie entendait depuis des années. Elle a de l’or dans les mains. Quand elle coud, on dirait du travail de boutique. Il ne lui manque qu’une chose : ouvrir sa propre affaire au lieu de s’épuiser pour des patrons qui la paient une misère.

Julie était assise à côté d’elle, fine, vive, avec une nouvelle coupe de cheveux et une manucure couleur lait caramélisé. Elle avait vingt-six ans. Depuis cinq ans, elle passait d’un atelier de rideaux à des commandes de robes d’enfants, puis abandonnait, reprenait, s’arrêtait encore, parce que « les clients vous vident de toute énergie ».

À présent, on apprenait qu’un nouveau rêve venait de naître.

— J’ai trouvé un local près du marché, lança Julie, soudain animée. Ce n’est pas très grand, mais il y a du passage. Je veux ouvrir un atelier de réparation et de retouche de vêtements.

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