— Julie, j’ai réfléchi et ma décision est prise : mon salaire, c’est mon argent à moi. C’est moi qui l’ai gagné, donc je le dépense comme je l’entends. Pour mes envies, pour la voiture, pour aider maman. Et pour vivre, on prendra ton salaire. Tu es tellement douée pour faire des économies, à traquer les promos au supermarché. Alors débrouille-toi, tu as toutes les cartes en main.
Je continuais à frotter avec l’éponge une vieille trace de graisse incrustée dans le carrelage, au-dessus de la cuisinière. Je raclais avec une telle rage que mes ongles, sous les gants en caoutchouc, commençaient à me lancer. Le bruit était aigu, désagréable, presque grinçant. Le chiffon tremblait dans ma main, mais je ne me retournais pas. L’odeur agressive du produit ménager me piquait le nez, mêlée à celle de la sauce brûlée : Pierre avait encore oublié d’éteindre le feu en transvasant le ragoût.
— Ton argent personnel, donc, ai-je soufflé lentement sans arrêter de nettoyer. Pierre, tu trouves normal qu’on ait un prêt immobilier sur vingt ans et que Lucas entre à l’école cette année ? Les fournitures, les vêtements, les livres… Tu sais seulement combien coûtent des produits corrects aujourd’hui, quand on ne veut pas nourrir tout le monde uniquement avec des pâtes ?
— Oh, ça va, ne recommence pas, a-t-il lâché en traversant la cuisine, ses talons frappant lourdement le stratifié. Tu transformes toujours tout en tragédie. Je n’ai pas dit que je ne donnerais plus jamais rien. Si vraiment ça coince, tu me demanderas et je verrai. Mais, en principe, le budget, c’est toi qui t’en occupes. Toi qui es si raisonnable, toujours à parler de justice, montre-nous donc tes talents de comptable.
Il s’est laissé tomber à table et a monté le son de la télévision au maximum. Une émission stupide passait, avec des gens qui se hurlaient dessus, et ce vacarme me vrillait les tempes aussi sûrement que la perceuse du voisin. D’ailleurs, ceux du dessus n’étaient pas en reste : leurs travaux duraient depuis deux ans, et le bourdonnement régulier de leur perceuse était devenu la bande-son habituelle de notre vie de famille qui se fissurait lentement.

Je me suis essuyé les mains sur mon tablier avant de me tourner vers lui. Pierre était là, dans son vieux débardeur déformé qu’il adorait, à se curer les dents avec un cure-dent, tout dans son attitude proclamant que la question était close. Mon Pierrot d’autrefois, celui qui me promettait de décrocher la lune, avait disparu. À sa place, il y avait Pierre : un homme persuadé que, puisqu’il était « le chef de famille », ses besoins passaient avant tout, tandis que les miens… eh bien, les miens finiraient bien par s’arranger tout seuls.
— Pierre, tu es sérieux ? ai-je demandé en m’appuyant contre l’évier, le froid du métal traversant mon tee-shirt. Mon salaire est de sept cents euros. Trois cent cinquante partent dans le crédit. Il reste trois cent cinquante euros. Pour trois personnes. En gros, cent euros par mois et par tête. Tu proposes qu’on mange pour trois euros par jour, Lucas compris ?
— Il y a des gens qui vivent avec moins, a-t-il répondu sans même tourner la tête. Achète des céréales, des légumes de saison. La viande, en grande quantité, c’est mauvais pour la santé, je l’ai lu. Bref, Julie, ne me prends pas la tête. Demain, je vais voir de nouvelles jantes pour la voiture, j’ai besoin d’argent.
À cet instant, j’ai compris que tout était déjà parfaitement organisé dans son esprit. Son plan était prêt. Et, dans ce plan, je n’étais qu’une annexe gratuite chargée d’assurer le confort du grand « pourvoyeur ».
