« Tu vas libérer la maison du village, ma famille va s’y installer » annonça sa belle-mère, tandis qu’Émilie resta abasourdie, les mains humides au lavabo d’été

Cette maison sacrée mérite mieux que cette indifférence.
Histoires

— Tu vas libérer la maison du village, ma famille va s’y installer, annonça sa belle-mère.

Émilie ne comprit pas tout de suite que cette phrase lui était destinée. Elle se tenait près du lavabo d’été, secouant l’eau de ses mains après avoir travaillé dans la serre, et son regard glissait machinalement vers les plates-bandes où les premières pousses vertes venaient d’apparaître. Dans la cour, le vent soulevait une poussière légère, faisait remuer le vieux pommier près de la clôture ; dans la remise, les poules qu’elle avait laissées sortir un peu plus tôt cognaient contre leur perchoir avec des gloussements contrariés.

La matinée avait pourtant commencé sans heurt. Émilie était venue seule au village pour le week-end, comme elle le faisait chaque printemps et presque tout l’été. Il fallait aérer la maison après la semaine, vérifier le poêle, enlever la poussière, jeter un œil au sauna, balayer la cour, faire le tour du terrain. Ces tâches ne la rebutaient pas ; au contraire, elle les aimait. Ici, rien ne lui semblait étranger, emprunté ou provisoire. Cette maison lui venait de sa tante Jacqueline, la sœur aînée de son père. Jacqueline avait passé toute sa vie au village, sans laisser grand monde entrer dans son existence, puis, vers la fin, quand ses forces l’avaient abandonnée, c’était Émilie qu’elle avait appelée. Pas sa belle-mère, pas de vagues cousins lointains, pas les voisins : elle. Il avait fallu six mois pour régler la succession, puis encore une année entière pour remettre les lieux debout : rafistoler le toit, remplacer les planches pourries de la remise, vider les entassements du cellier, redonner vie au jardin.

Émilie s’était attachée à cette maison non pas comme on s’attache à des murs, mais comme on tient à une mémoire. Dans la cuisine se trouvait encore l’étroit petit placard en bois où tante Jacqueline rangeait ses céréales. Sous la fenêtre de la chambre pendaient des napperons brodés : ils n’étaient pas là pour décorer, mais parce que Jacqueline les avait faits elle-même et en tirait une fierté silencieuse. Sur la véranda grinçait le banc que le père d’Émilie avait réparé autrefois, en une seule soirée, de son vivant. Tout cela ne valait sans doute pas une grande somme, mais possédait une valeur impossible à expliquer à quelqu’un qui arrive pour mesurer la cour du regard et décider où poser les meubles d’un autre.

Environ une heure et demie après son arrivée, une voiture freina devant le portillon. Émilie ne fut même pas surprise de voir en descendre d’abord sa belle-mère, Annie, puis son mari, Thomas. Ce qui la frappa, en revanche, c’est qu’ils n’avaient pas prévenu.

— On s’est dit qu’on allait te rendre visite, lança Annie d’un ton enjoué, comme si elle débarquait non pas chez quelqu’un, mais dans sa propre résidence de campagne. Thomas m’a dit que tu étais ici.

Émilie se contenta d’un signe de tête. Qu’aurait-elle pu répondre ? Elle n’avait aucune envie de les faire entrer, mais elle ne comptait pas non plus régler ses comptes au portail. Thomas salua brièvement, détourna aussitôt les yeux et alla fouiller dans le coffre pour en sortir un sac.

— Maman a apporté des petits pains…, commença-t-il avant de se taire net en croisant le regard de sa femme.

— Des boulettes et des concombres légèrement salés, rectifia Annie. Vous n’allez tout de même pas rester ici avec trois fois rien à manger.

Émilie les laissa entrer. À ce moment-là, elle pensait encore que cette visite était déplaisante, mais ordinaire. Annie avait l’habitude de surgir sans invitation, d’inspecter la vie des autres et de distribuer des conseils là où personne ne lui en demandait. Pourtant, ce jour-là, quelque chose dans son attitude sonnait autrement : trop pratique, trop assurée.

Ils ne se dirigèrent pas directement vers la cuisine, comme l’auraient fait des invités. Annie fit lentement le tour de la cour, s’arrêta près de la remise, jeta un coup d’œil dans le sauna, puis tapa du bout des phalanges sur la planche neuve du perron. Thomas la suivait sans un mot.

— C’est solide, tout ça, remarqua sa belle-mère. Ça ne tombe pas en ruine.

— Ça devrait ? demanda Émilie d’un ton sec.

— Je dis ça comme ça. Dans les villages, beaucoup de maisons penchent déjà de tous les côtés, alors qu’ici, elle tient encore bien. Et l’emplacement est bon. Le magasin n’est pas loin. Le bus passe. Il y a l’eau. Le poêle fonctionne. Pour y vivre, c’est commode.

Émilie se redressa, posa la main contre un poteau de la véranda et regarda son mari. Lui fit semblant d’examiner le toit du sauna.

— Tu as changé la toiture de la remise ? demanda-t-il, comme s’il était venu uniquement pour parler de menues réparations.

— Oui. À l’automne dernier.

— Tu as tort de tout porter toute seule, intervint Annie. Il fallait le dire plus tôt. Il y a un homme à la maison, tout de même.

Un bref rire sans joie échappa à Émilie. Dans la bouche d’Annie, cette phrase avait une saveur particulière. Durant toute la saison précédente, Thomas n’était venu ici que deux fois. Une première pour faire griller de la viande ; une seconde parce qu’il fallait transporter depuis la ville de la peinture et des outils. Et, dans les deux cas, ce qui l’intéressait le plus n’était pas l’état de la maison, mais son téléphone et la possibilité de repartir le plus vite possible.

Pendant qu’Émilie versait de la compote dans des tasses, Annie avait déjà pénétré dans la maison. Elle ne retira même pas ses chaussures à l’entrée ; elle ralentit seulement une seconde, comme si elle essayait de se rappeler la disposition des pièces, alors qu’elle n’était venue ici que deux ou trois fois auparavant. Elle passa la tête dans la grande chambre, puis dans la petite, où se trouvaient un lit étroit et une vieille commode, avant d’ouvrir largement la porte du débarras.

— Il y a de la place, dit-elle assez bas, mais suffisamment fort pour être entendue. Vraiment beaucoup de place. Et l’air n’a rien à voir. Des enfants seraient bien ici.

Émilie posa lentement sur la table le couteau avec lequel elle coupait le pain. C’est à cet instant qu’en elle quelque chose se resserra, dur et vigilant. Ce n’était ni de la peur ni de la confusion. Plutôt une compréhension immédiate : la conversation qui allait suivre ne porterait ni sur la serre, ni sur le sauna, ni sur le bon air de la campagne.

Thomas s’assit sur un tabouret et fixa la table.

— Quels enfants ? demanda Émilie en s’efforçant de garder une voix égale.

— Il y en a bien, répondit Annie d’un ton évasif, en faisant courir ses doigts sur l’appui de fenêtre. Ici, on pourrait mettre une table. Là-bas, des lits. Et sur la véranda, en été, ce serait merveilleux.

Émilie n’écoutait déjà plus ses histoires de table. Elle regardait son mari. Elle aurait voulu qu’il relève la tête, qu’il explique au moins une fois clairement ce qui se passait. Mais Thomas se taisait, comme si on l’avait amené là par hasard et qu’il ne comprenait rien lui-même.

Annie revint dans la cuisine, s’installa en face d’Émilie et posa les mains l’une sur l’autre sur la table, avec l’air d’une personne sur le point d’annoncer une décision importante et définitive.

C’est alors que la phrase tomba.

— Tu vas libérer la maison du village, ma famille va s’y installer.

Après ces mots, un silence si dense envahit la cuisine qu’on entendit dehors le portillon grincer sous une bourrasque. Durant quelques secondes, Émilie fixa sa belle-mère sans cligner des yeux. Elle ne bondit pas de sa chaise, ne cria pas, ne frappa pas la table de la paume. Elle resta simplement assise, muette. Annie, visiblement, interpréta cette absence de réaction comme de la stupeur.

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