« Tu vas libérer la maison du village » annonça sa belle-mère, laissant Chloé muette et figée près du point d’eau

Profondément injuste et terriblement bouleversant.
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et s’empressa d’enchaîner, comme si cette immobilité confirmait qu’elle avait trouvé le bon argument.

— La situation d’Emma Richard est vraiment compliquée. Elle traîne de location en location avec deux enfants sur les bras. Son mari est toujours sur les routes, autant dire qu’il ne lui sert pas à grand-chose. Ici, au moins, tout est prêt. La maison reste vide presque toute l’année. Toi, de toute façon, tu ne viens que de temps en temps. Ce serait dommage de laisser un bien pareil dormir pour rien.

Chloé Roux tourna lentement les yeux vers son mari.

— Marc ?

Il toussota, se frotta l’arête du nez, puis prit la parole avec le ton de quelqu’un qui ne demanderait pas l’installation d’étrangers dans une maison, mais simplement de déplacer quelques sacs de terreau sous un abri.

— Chloé, ne t’emporte pas tout de suite. Maman n’a pas complètement tort. La maison est vraiment inoccupée la plupart du temps. Et Emma a des enfants, ils ont besoin d’air, de campagne. Ils pourraient rester ici quelque temps, surveiller les lieux, entretenir un peu. Au fond, ça te simplifierait la vie.

Chloé écarta sa tasse. La céramique racla la table dans un bruit sec.

— C’est qui, Emma Richard ? demanda-t-elle.

— La fille de ma cousine germaine, répondit aussitôt Françoise André. Ce ne sont pas des inconnus.

— Pour vous, peut-être. Pour moi, si.

— Enfin, pourquoi prendre les choses comme ça ? fit Françoise en grimaçant. La famille reste la famille.

Chloé quitta sa chaise. Sans brusquerie, sans effet théâtral. Elle se leva, alla jusqu’à la fenêtre et regarda la cour, où une caisse de plants sortie de la serre attendait près du mur. Elle sentait son visage se durcir, comme si une lourdeur lui montait sous la peau, et elle savait que, dans un instant, sa voix deviendrait tranchante. Cela ne l’effrayait pas. Parfois, il fallait parler ainsi pour que certains comprennent enfin.

— Reprenons depuis le début, dit-elle sans se retourner. Qui a invité qui que ce soit à venir habiter dans ma maison ?

Derrière elle, un bref silence tomba.

— Eh bien… nous en avons parlé, répondit Françoise, déjà moins assurée. Avec Marc. C’est ton mari, tout de même, il est concerné.

Chloé pivota lentement.

— Je n’ai pas demandé avec qui vous en avez discuté. J’ai demandé qui avait lancé l’invitation.

Marc finit par relever la tête, mais il évita soigneusement le regard de sa femme.

— J’ai dit à maman qu’on pouvait y réfléchir, marmonna-t-il. Juste y réfléchir, Chloé. Sans faire une scène.

— Sans faire une scène ? répéta-t-elle. Vous arrivez dans la maison dont j’ai hérité, vous inspectez la cour, les chambres, la remise, la salle d’eau, vous imaginez déjà où placer les lits d’enfants, et ta mère parle presque d’une date d’emménagement. C’est ça, pour toi, “réfléchir” ?

Françoise André sembla se dégonfler d’un coup. Son assurance de propriétaire venait de se fissurer, mais elle s’efforça encore de sauver la face.

— Et qu’y a-t-il de si terrible ? Je pensais humainement, voilà tout. On ne jette personne à la rue, au contraire. La maison serait surveillée. Est-ce qu’il y a quelqu’un ici en hiver ? Non. Alors que là, des gens vivraient sur place, feraient du feu, dégageraient la neige, garderaient un œil sur la cour.

— Sur ma cour ? Chloé pencha légèrement la tête. Et au nom de quoi ?

— Parce qu’ils traversent une mauvaise passe.

— La moitié du pays traverse une mauvaise passe. Ça ne donne à personne le droit d’entrer chez les autres et de répartir les pièces pendant que la propriétaire lave des tasses dans la cuisine.

Marc eut un mouvement d’épaule agacé.

— Ne parle pas comme ça à ma mère.

— Je devrais parler comment ? Vous écouter tous les deux disposer de mon bien et hocher la tête ?

— Encore ton bien, ton bien, lança-t-il avec irritation. Nous sommes une famille.

Le regard que Chloé lui décocha l’arrêta net. Elle détestait qu’on utilise ce mot comme un rideau pudique pour couvrir l’arrogance des autres.

— Justement parce que tu es mon mari, tu aurais dû être le premier à dire à ta mère : non, rien ne se décide sans Chloé. Au lieu de ça, tu l’as amenée ici pour lui faire visiter les lieux.

Françoise André poussa un soupir bruyant et tenta une nouvelle offensive :

— Mais pourquoi compliquer les choses ? Ces gens ne resteraient pas pour toujours, seulement quelque temps. À l’automne, s’ils veulent, ils trouveront autre chose. Peut-être même que leur situation se sera arrangée d’ici là. On dirait que tu parles d’un château.

— Je ne parle pas d’un château. Je parle de ma maison. Celle que ma tante m’a laissée, celle dont j’ai réglé les papiers, que j’ai réparée et que j’entretiens. Et personne ne viendra s’y installer uniquement parce que cela vous arrange.

— Donc tu refuses d’aider ? demanda Françoise en plissant les yeux.

— Que je veuille aider ou non ne vous regarde pas. Vous n’êtes pas venues demander, vous êtes venues décider.

Marc se leva brusquement.

— Chloé, parlons calmement. D’accord, maman a mal formulé les choses. On peut quand même en discuter normalement.

— La discussion devait avoir lieu avant qu’elle commence à choisir une chambre pour les enfants.

Françoise eut un petit reniflement méprisant.

— Quelle sensibilité. Tu t’accroches tout de suite aux mots.

— Ce ne sont pas les mots qui me dérangent. C’est ce qu’ils signifient.

Chloé se dirigea vers le porte-manteau, décrocha un trousseau de clés et le déposa sur la table, devant son mari.

— Ce sont les clés que tu avais “au cas où”, n’est-ce pas ?

Marc hocha la tête.

— Donne-moi les tiennes.

— Maintenant ?

— Oui. Maintenant.

Il sortit une clé de sa poche et la posa sans un mot à côté du trousseau. Le métal tinta brièvement contre le bois. Chloé referma sa main sur les deux jeux de clés, puis reprit d’une voix désormais très calme, débarrassée de tout tremblement inutile :

— Vous déjeunez aujourd’hui, puis vous repartez. À partir de maintenant, personne ne vient ici sans m’appeler avant. Je n’ai invité personne à visiter la maison. Je n’ai autorisé personne à y vivre. Et si quelqu’un de votre famille s’imagine déjà pouvoir emménager, transmettez-lui ma réponse : non.

— Eh bien, madame se prend pour la maîtresse des lieux, cracha Françoise André entre ses dents.

— Oui. La maîtresse des lieux. Exactement.

Après cela, la conversation perdit définitivement son ancienne couleur. Françoise ne parla plus des pièces spacieuses. Marc cessa de faire comme si tout finirait par s’arranger de lui-même. Ils se trouvaient toujours dans la cuisine de Chloé, mais la certitude avec laquelle ils étaient entrés dans cette maison avait disparu.

Le repas se déroula dans une tension presque palpable. Françoise André tenta deux ou trois fois de lancer quelques phrases sur le temps, sur les semis, sur le jardin, mais elle s’interrompait elle-même et se taisait aussitôt. Marc mâchait en gardant les yeux baissés vers son assiette. Chloé débarrassa la table, porta les restes aux poules, puis revint et trouva sa belle-mère déjà debout dans l’entrée, occupée à tirer nerveusement sur les manches de sa veste.

— Nous allons y aller, je crois, dit Françoise. Sinon, il se fera tard.

Chloé ne répondit pas ce qu’elle pensa. Elle se contenta d’un signe de tête et ouvrit la porte.

Quand la voiture disparut derrière le virage, elle resta longtemps près du portail. L’air sentait la terre humide et la fumée qui montait du poêle des voisins. La journée était la même, le terrain n’avait pas changé, la maison non plus, et pourtant, quelque chose en elle s’était déplacé. Ce n’était pas seulement parce que Françoise André avait dépassé les bornes. À ce genre de manœuvres, Chloé était habituée depuis longtemps. Le pire était ailleurs : Marc savait tout. Et plus encore, il y avait pris part.

Le soir venu, elle refit lentement le tour de la maison, verrouilla toutes les fenêtres, vérifia la remise, puis la petite salle d’eau. Sur l’étagère la plus haute du débarras, celle où elle ne montait presque jamais, elle découvrit des boîtes soigneusement empilées contenant de la vaisselle d’enfant, celles que sa tante Louise Durand avait mises de côté autrefois.

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