« Mamie, je vous raccompagne jusqu’à la porte ? » lança la vendeuse d’un ton venimeux, ignorant qu’elle s’adressait à la nouvelle propriétaire

Un mépris insolent, douloureusement injuste.
Histoires

Elle m’avait même recommandé d’aller faire mes achats au marché. Selon elle, je lui faisais perdre son temps. Elle m’a demandé si je comptais régler avec ma retraite, en plusieurs fois, ou si mes petites-filles s’étaient cotisées pour moi. Elle a aussi insinué qu’un “papy gâteau” devait probablement me financer. Et, pour finir, elle m’a expliqué que les rides dans le cou n’étaient pas flatteuses et que je devrais éviter les robes décolletées.

Danielle Gautier devint livide. Ses doigts se refermèrent sur son dossier avec une telle force que ses phalanges blanchirent.

— Camille, dit-elle d’une voix basse, mais parfaitement nette. Est-ce exact ?

— Elle déforme tout ! s’écria Camille Vidal, presque hystérique. J’ai seulement plaisanté un peu ! Ici, l’ambiance est détendue, non ? Je parle toujours comme ça aux clientes, elles ne se vexent pas !

— Une plaisanterie sur la retraite et un “papy gâteau” ? demanda la responsable, les lèvres serrées. Camille, nous avons déjà eu plusieurs conversations au sujet de votre façon de vous adresser aux clients. Trois avertissements écrits vous ont été remis au cours des six derniers mois. Ce comportement est inadmissible.

— Oh, ça va ! lança Camille en balayant l’air d’un geste agacé. Elle a acheté la robe, non ? Elle a payé six cent quatre-vingts euros ! Donc tout va bien, finalement !

— Tout va bien ? répétai-je.

J’ouvris mon sac, en sortis ma pièce d’identité ainsi que l’acte de propriété, puis je dépliai les documents avant de les poser sur le comptoir, juste devant Danielle Gautier.

— Regardez-les attentivement, je vous prie.

La responsable prit les papiers. Elle consulta d’abord l’acte, parcourut les lignes, puis son visage perdit encore davantage de couleur. Elle leva les yeux vers moi, les baissa de nouveau sur les documents, puis me fixa une seconde fois, comme si elle n’arrivait pas à faire coïncider ce qu’elle lisait avec la femme qui se tenait devant elle.

— Mon Dieu, murmura-t-elle. Martine Faure… Pardonnez-moi. Je ne vous avais pas reconnue tout de suite. Vous… vous avez tellement changé. Enfin, je veux dire… vous paraissez plus jeune. Plus simple. Différente.

Camille écarquilla les yeux.

— Quoi ? C’est qui, elle ?

— C’est Martine Faure, répondit Danielle Gautier lentement, comme si chaque mot lui coûtait. La propriétaire de cette boutique et de tout l’immeuble. Elle a racheté l’ensemble il y a un mois pour cent quatre-vingt mille euros. Comptant. Les murs, le fonds de commerce, le stock, absolument tout. Et toi, tu viens de l’appeler “mamie”. Puis tu as prétendu qu’un “papy gâteau” lui donnait de l’argent.

Un silence lourd tomba.

Camille resta bouche bée. Son visage vira au blanc, puis au rouge, avant de redevenir cireux. Elle recula jusqu’au mur et s’accrocha au comptoir d’une main, comme si ses jambes ne la portaient plus.

— Je… je ne savais pas, balbutia-t-elle. Je n’avais pas vu… Excusez-moi, je croyais que…

— Vous croyiez qu’il était permis d’humilier les femmes âgées, terminai-je à sa place. Parce que, selon vous, elles ne méritent pas qu’on les respecte. Parce qu’elles n’ont sûrement pas d’argent. Parce qu’elles sont vieilles. Parce que leur place serait au marché, et certainement pas dans une boutique.

— Non ! Ce n’est pas ce que je voulais dire ! Camille porta les mains à sa tête. Je… je n’ai pas réfléchi ! C’était une blague !

— Une blague, repris-je. Donc, rabaisser quelqu’un vous amuse. Très bien, j’ai compris. Danielle Gautier, quel est le salaire de Camille ?

— Six cent cinquante euros par mois, répondit la responsable à voix basse.

— Pour quelles missions exactement ?

— Accueillir les clientes. Les conseiller. Vendre. Encaisser les achats.

— Et comment accomplit-elle ce travail ? Convenablement ?

Danielle resta silencieuse quelques instants. Puis elle baissa les yeux.

— Non, admit-elle. Pour être honnête, non. Nous avons déjà reçu des plaintes. Plusieurs, rien que cette année. Des clientes ont signalé que Camille était désagréable, hautaine, méprisante. Il est même arrivé que certaines repartent sans rien acheter uniquement à cause de son attitude.

— Dans ce cas, pourquoi ne l’avez-vous pas licenciée plus tôt ?

— J’y ai pensé, soupira Danielle. Mais j’avais peur de me retrouver sans vendeuse. Dans notre secteur, trouver quelqu’un de compétent, avec de l’expérience, n’est pas simple. J’espérais que Camille finirait par se corriger. Je lui ai fait des remarques, j’ai organisé des entretiens avec elle.

— Elle ne s’est pas corrigée, constatai-je. Il est donc temps d’agir. Camille, vous êtes licenciée. À compter d’aujourd’hui. Vous recevrez votre solde de tout compte et vous pourrez partir.

La vendeuse agrippa le bord du comptoir.

— Vous ne pouvez pas faire ça !

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