— À votre âge, même un vieux monsieur ferait l’affaire, du moment qu’il règle l’addition.
Je ne relevai pas. Je me contentai de la regarder, sans hausser le ton, sans bouger davantage. J’attendais simplement qu’elle encaisse. Mes mains restaient parfaitement stables, ma voix ne risquait pas de trembler. Je savais qu’il ne lui faudrait que quelques instants pour voir son arrogance se heurter à quelque chose de bien plus solide qu’elle.
— Très bien, on va voir ça, lança Camille Vidal en glissant la carte dans le terminal. On saura tout de suite s’il y a de l’argent dessus ou si c’est juste un morceau de plastique pour frimer. Aujourd’hui, on vend ce genre de cartes n’importe où.
L’appareil émit un bip bref. La transaction fut acceptée.
Camille Vidal retira la carte, jeta un coup d’œil au ticket, et son expression se décomposa. Son visage prit cette grimace désagréable de quelqu’un qui vient de mordre dans un citron.
— Tenez, marmonna-t-elle en me tendant la carte avec le reçu. Allez vous changer. Je vais emballer la robe.
Je retournai dans la cabine, ôtai la tenue et remis mes propres vêtements. Lorsque je ressortis, le paquet m’attendait déjà dans un sac de la maison. Camille Vidal l’avait préparé, mais elle n’eut pas même la politesse d’esquisser un sourire ou de prononcer un merci.
— Voilà, prenez, dit-elle en poussant le sac vers moi par-dessus le comptoir. Et revenez quand vous voulez… si votre retraite vous le permet. Ou si votre bienfaiteur vous donne encore un peu d’argent.
Je pris le sac sans me presser. Puis je posai sur elle un regard attentif.
— Camille Vidal, demandai-je d’une voix égale, depuis combien de temps travaillez-vous ici ?
Elle fronça les sourcils et croisa les bras, aussitôt sur la défensive.
— Et en quoi ça vous regarde ?
— Par simple curiosité.
— Trois ans, puisque vous tenez tant à le savoir, cracha-t-elle. Ça fait trois ans que je suis coincée ici. Et alors ?
— Trois ans, répétai-je en hochant doucement la tête. Je vois. Dites-moi, savez-vous à qui appartient cette boutique ?
La question sembla l’agacer. Elle eut une moue impatiente.
— Évidemment que je le sais. Avant, c’était Nathalie Guerin la propriétaire. Ensuite, elle a vendu à quelqu’un. Mais la nouvelle patronne, je ne l’ai jamais vue. C’est Danielle Gautier, la responsable, qui s’occupe de tout. Pourquoi vous demandez ça ?
— Où se trouve Danielle Gautier en ce moment ? précisai-je.
— Dans la réserve. Elle réceptionne la marchandise, une livraison vient d’arriver. Quoi, vous voulez vous plaindre ? ricana Camille Vidal. Et de quoi, au juste ? Je ne vous ai rien fait de mal. Je vous ai vendu la robe, j’ai encaissé le paiement. Tout est parfaitement en règle.
— Appelez-la, je vous prie.
— Mais pourquoi vous voulez voir la responsable ? soupira la vendeuse en levant les yeux au ciel. Danielle Gautier est occupée. Elle a autre chose à faire que de discuter avec chaque petite mamie qui passe.
— Appelez-la malgré tout.
Camille Vidal souffla bruyamment, mais finit par prendre son téléphone et composer un numéro.
— Danielle ? Il y a une cliente qui exige de te parler. Oui, maintenant. Tu peux venir, s’il te plaît ? Elle reste plantée là et elle ne veut pas partir. Oui, dans la boutique. D’accord.
Elle raccrocha, puis me fixa avec un air de défi.
— Elle arrive. Mais vous perdez votre temps. Je n’ai rien dit de déplacé. Et puis je suis toujours correcte avec les clients. Vous n’avez qu’à demander aux autres.
Je ne répondis pas. Je demeurai près du comptoir, le sac contenant la robe à la main. Mon regard glissa vers la vitrine. Dehors, la neige tombait, tandis que les passants pressaient le pas, absorbés par leurs affaires. Une journée d’hiver ordinaire. Une boutique ordinaire. Et pourtant, dans quelques minutes, tout allait y basculer.
Peu après, une femme d’environ quarante-cinq ans sortit de l’arrière-boutique. Elle portait un tailleur gris strict, tenait un dossier contre elle et avait le visage tiré par la fatigue. Danielle Gautier. La responsable.
Je l’avais rencontrée une seule fois, un mois plus tôt, au moment de signer l’acte d’achat de la boutique. Mais elle ne me reconnut pas. Ce jour-là, je portais des lunettes, mes cheveux étaient tirés en un chignon sévère et j’avais revêtu un tailleur sombre très professionnel. Aujourd’hui, mes cheveux tombaient librement sur mes épaules, j’étais en jean, dans un pull doux, avec un maquillage léger. Une tout autre image.
— Bonjour, dit Danielle Gautier avec courtoisie, bien qu’une certaine méfiance se devinât dans sa voix. Que puis-je faire pour vous ?
— Bonjour, répondis-je. Dites-moi, s’il vous plaît, Camille Vidal s’adresse-t-elle toujours aux clientes de cette manière ?
La responsable se raidit légèrement et tourna aussitôt les yeux vers la vendeuse.
— Que s’est-il passé ? Camille, il y a eu un problème ?
— Aucun problème ! protesta Camille Vidal, piquée au vif. Je lui ai parlé normalement ! C’est elle qui cherche des histoires !
— Elle m’a appelée “mamie”, dis-je calmement en soutenant le regard de Danielle Gautier. Elle m’a proposé de me raccompagner jusqu’à la sortie, sous prétexte que ma présence posait problème.
