Elle contacta donc un homme du coin, Nicolas, un ancien conducteur de tracteur qui, depuis quelque temps, arrondissait ses fins de mois avec de petits travaux. Il vint sur place, monta inspecter la toiture, resta un moment à examiner les dégâts, puis secoua la tête.
— Ce n’est pas une petite bricole, ça. On ne peut pas juste mettre une rustine. Il faudrait tout refaire. Mais si tu veux une solution rapide, juste pour que l’eau ne passe plus, je peux poser du feutre bitumé et le fixer avec des clous. Avec le matériel, tu en auras pour une centaine d’euros.
— Faites comme ça, répondit Émilie en hochant la tête.
La semaine suivante, Nicolas revint pour condamner les fenêtres avec des plaques de contreplaqué, afin que les adolescents du secteur ne les brisent pas et que des sans-abri ne s’introduisent pas dans la maison. Encore cinquante euros. Dans la remise, il trouva quelques vieux pots de peinture et des pinceaux durcis par le temps ; il s’en servit pour repeindre les volets, simplement pour que la façade ait l’air un peu moins abandonnée.
— Et la clôture, on s’en occupe ? demanda-t-il.
Émilie posa les yeux sur le grillage tordu, affaissé par endroits, puis soupira.
— Pas pour l’instant. Je n’ai plus d’argent.
— Comme tu veux. Mais les voisins peuvent laisser entrer leurs bêtes, et elles vont tout piétiner.
— Il n’y a plus grand-chose à piétiner, répondit-elle d’une voix lasse.
Quand elle rentra en ville, elle avait l’impression désagréable d’avoir été dupée. Personne ne lui avait menti ouvertement, non. Le problème était ailleurs : personne ne lui avait dit la vérité jusqu’au bout. Sa mère avait peint une image presque idyllique — un village paisible, une maison à soi, de l’espace, une forme de liberté. Antoine, lui, ne s’était même pas posé de questions : il avait reçu l’appartement, le reste ne le concernait pas.
Pendant ce temps, Antoine, justement, passait à l’action. Il quitta son logement loué, s’installa dans l’appartement hérité, y fit un rafraîchissement simple : les murs furent repeints, la plomberie remplacée, quelques meubles neufs achetés. Deux mois plus tard, il le proposait à la location. Un jeune couple sans enfants ni animaux se présenta rapidement : deux informaticiens travaillant à distance. Trois cents euros par mois, nets pour lui, les charges en plus. Le bail était signé pour un an.
Antoine racontait tout cela avec fierté lors des déjeuners familiaux chez leur mère, où Émilie venait environ un dimanche par mois.
— Je suis tombé sur des gens très corrects, expliquait-il en étalant du beurre sur une tranche de pain. Ça se voit tout de suite : posés, sérieux. Pas d’enfants, pas d’animaux. Ils sont soigneux. Ils paient à l’heure, parfois même avant la date prévue.
Monique l’écoutait avec attendrissement et hochait la tête.
— Tu as bien fait, mon Antoine. Ton père aurait été fier de toi. Tu as su utiliser ton héritage intelligemment.
Émilie avalait sa soupe en silence. Elle se disait que son père aurait peut-être aussi été fier d’elle, s’il avait su qu’elle payait chaque mois pour une maison où elle ne vivait pas, où elle n’avait aucune intention de vivre, et qui, malgré tous ses efforts pour lui donner un peu de répit, continuait à se dégrader lentement mais sûrement.
Une année passa. Émilie régla une deuxième période d’imposition. Deux cents euros partirent de nouveau dans le vide. La maison, elle, restait là, immobile, poursuivant sa lente décomposition. Au printemps puis en été, Émilie s’y rendit deux ou trois fois. Elle emprunta à une voisine d’immeuble un coupe-bordures thermique, faucha l’herbe, ramassa les détritus dans de grands sacs. C’était un travail absurde : un mois plus tard, les mauvaises herbes avaient repris possession des lieux, et le vent ramenait d’autres sachets, d’autres bouteilles, jetés par des inconnus au bord de la route.
Un soir, assise devant son ordinateur, alors qu’elle s’apprêtait à payer une nouvelle facture via l’application de sa banque, Émilie s’immobilisa soudain. Ses doigts restèrent suspendus au-dessus du clavier. Une pensée toute simple venait de traverser son esprit : pourquoi ?
La question était tellement évidente, et en même temps tellement soigneusement évitée depuis des mois, qu’elle en eut presque un sursaut. Oui, pourquoi ? Pourquoi continuait-elle à payer ? Pourquoi engloutissait-elle son argent, son temps, son énergie dans quelque chose dont elle n’avait pas besoin ?
Par nostalgie ? Mais ses souvenirs étaient liés à ses grands-parents, à son enfance, à cette maison d’autrefois, vivante, habitée, pleine d’odeurs de cuisine et de voix familières. Pas à cette carcasse de bois qui pourrissait, sentait l’humidité et abritait des souris.
Par espoir d’avenir ? Quel avenir ? Pour remettre cette maison en état, il aurait fallu plusieurs milliers d’euros, une somme qu’elle ne possédait pas et qu’elle n’avait aucune chance de réunir prochainement. Son salaire d’institutrice s’élevait à environ quatre cent cinquante euros par mois une fois les prélèvements déduits. Un tiers partait dans le loyer de son petit deux-pièces situé dans un vieil immeuble en périphérie. Un autre tiers disparaissait dans la nourriture, l’électricité, l’eau, le chauffage. Il lui restait cent cinquante euros. Et c’était dans cette somme qu’elle puisait pour payer les taxes liées à la maison. Autrement dit, dans les faits, elle vivait avec à peine une centaine d’euros par mois. Mettre de côté était impossible.
Émilie ferma l’application sans valider le paiement. Elle alla s’asseoir sur le canapé, ramena ses genoux contre elle et les entoura de ses bras. Longtemps, elle resta à fixer la fenêtre. Dehors, une pluie fine tombait sans bruit, et une mouche avançait lentement sur le rebord intérieur de la vitre.
À la fin du printemps, Monique invita de nouveau ses enfants à déjeuner. Le prétexte était officiel : l’anniversaire d’Antoine, qui fêtait ses trente-trois ans. Ils se retrouvèrent donc tous les trois, Monique, le fils du jour et Émilie. La table avait été dressée comme d’habitude : salades, poulet rôti, pommes de terre. Un repas familial ordinaire, identique à tant d’autres.
Pendant qu’ils mangeaient, la conversation glissa naturellement vers les petites préoccupations du quotidien. Antoine expliqua que ses locataires lui avaient demandé de refaire un peu la salle de bains : plusieurs carreaux se décollaient, le joint avait noirci par endroits.
— Il va falloir que je remette de l’argent dedans, soupira-t-il avec l’air grave de quelqu’un confronté à une décision importante. Trois ou quatre cents euros, probablement. Mais c’est un investissement, tu comprends ? Si je fais ça correctement, je pourrai augmenter le loyer à trois cent cinquante euros. En un an, ce sera rentabilisé.
Monique inclina la tête avec compassion.
— Bien sûr, mon fils. Un bien immobilier, ça s’entretient. Mais ensuite, ça rapporte.
Émilie écoutait cet échange et sentait une irritation lente se former en elle. Ce n’était pas de la colère ; elle n’avait jamais été quelqu’un de colérique. C’était autre chose. Une irritation froide, calme, presque logique. L’agacement que provoque une situation trop absurde pour être acceptée plus longtemps.
Antoine mettait trois cents euros dans un appartement et gagnait ensuite cinquante euros de plus chaque mois. Elle, elle versait deux cents euros par an pour ne rien recevoir en retour. Pourtant, autour d’elle, tout le monde semblait trouver cela normal.
— Et ta maison, ma petite Émilie ? demanda soudain Monique en se tournant vers elle avec un sourire. Tu y es allée récemment ?
— Oui, répondit Émilie brièvement. Le mois dernier. J’ai coupé l’herbe.
— Et alors ? Tu ne pourrais pas arranger un peu le terrain ? Planter des fleurs, quelques arbustes ? En faire quelque chose de joli ?
Émilie posa sa fourchette et regarda sa mère. Monique souriait avec une sincérité désarmante, sans voir la moindre absurdité dans ce qu’elle venait de dire. Elle ne comprenait vraiment pas.
— Maman, dis-moi franchement : tu trouves que le partage de l’héritage a été juste ?
La question avait été posée d’un ton calme, presque ordinaire, sans provocation. Pourtant, quelque chose dans sa voix fit taire Monique, qui cligna des yeux.
— Eh bien… oui, je le pense. Vous avez tous les deux reçu quelque chose d’équivalent. Chacun sa part.
Émilie eut un petit rire bref, sans méchanceté, plutôt fatigué.
— Équivalent ?
Antoine se raidit. Il avait perçu dans la voix de sa sœur une nuance qui ne lui plaisait pas. Quelque chose était en train de bouger. Émilie avait toujours été discrète, accommodante, facile à convaincre. Elle ne discutait presque jamais, ne protestait pas. Mais, à cet instant, son regard contenait une fermeté nouvelle.
— Qu’est-ce qui ne va pas ? demanda-t-il avec une légère agressivité, en se redressant sur sa chaise.
Émilie s’adossa lentement. Elle croisa les bras, non pour provoquer, mais parce que cela l’aidait à rester droite alors qu’à l’intérieur tout se contractait comme un nœud serré.
— Antoine a reçu un appartement qu’il loue trois cents euros par mois. Sur une année, cela lui fait trois mille six cents euros de bénéfice net. Moi, j’ai reçu une maison qui réclame sans cesse de nouvelles dépenses et qui me soutire chaque mois de l’argent en taxes et en charges.
