« Écoute, Émilie, tes petits jeux de femme d’affaires, c’est charmant, vraiment » lança-t-il en ricanant alors qu’elle quittait la maison pour rencontrer l’avocat et signer la vente de sa part

Cet égoïsme familial est profondément indigne et insultant.
Histoires

Elle ne sait pas ce que représente le rôle d’une épouse. Elle ne voit que ses propres envies.

— Maman, ça suffit maintenant, souffla Louis d’une voix lasse.

Sans bruit, j’enlevai mon manteau et l’accrochai dans l’entrée. Puis je pénétrai dans le salon. Brigitte occupait mon fauteuil préféré, une tasse de thé à la main, sortie du service auquel je tenais le plus. Louis, lui, était installé tout près d’elle, les yeux fixés sur l’écran de télévision.

— Bonsoir, dis-je simplement.

Ma belle-mère me détailla de haut en bas avec une expression où l’on pouvait lire beaucoup de choses, sauf le plaisir de me voir.

— Ah, te voilà enfin. Louis m’avait dit que tu rentrerais pour le déjeuner.

— J’ai dit que je rentrerais ce soir.

— Tu as au moins préparé le dîner ?

Je tournai les yeux vers Louis. Il détourna aussitôt le regard.

— Non, répondis-je avec calme. J’avais autre chose à faire.

— Tu entends, Louis ? soupira Brigitte d’un air dramatique. Elle ne pense même plus à sa famille. Toujours elle, rien qu’elle.

Autrefois, je me serais mise à me justifier. J’aurais expliqué, demandé pardon, puis je me serais précipitée dans la cuisine pour cuisiner quelque chose et apaiser l’atmosphère. Mais ce soir-là, quelque chose en moi avait basculé.

— Brigitte, Louis est un homme adulte. Il est parfaitement capable de se préparer à manger. Ou de commander un repas.

Un silence épais tomba sur la pièce, si profond qu’on entendit le tic-tac de l’horloge murale.

— Pardon ? lança ma belle-mère en reposant sa tasse sur la soucoupe avec un bruit sec.

— Je suis fatiguée, dis-je seulement. Je vais me reposer.

Et je quittai le salon sans attendre leur réaction.

Derrière la porte, la tempête éclata. La voix de Brigitte montait par moments dans des aigus presque stridents, puis redescendait en un sifflement venimeux. Louis répondait quelque chose, mais ses paroles se perdaient dans le mur. Je m’allongeai sur le lit et fermai les paupières. Étrangement, la dispute qui grondait de l’autre côté ne réveillait en moi ni panique ni envie de courir arranger les choses. Je ne ressentais qu’une fatigue immense, lourde, comme si je n’avais pas dormi depuis des jours.

Une demi-heure plus tard, Louis fit irruption dans la chambre. Son visage était rouge, son regard dur.

— Tu te rends compte de ce que tu fais ? dit-il en s’arrêtant au milieu de la pièce, les bras croisés. Maman pleure à cause de toi.

Je me redressai sur un coude.

— Louis, ta mère a soixante-deux ans. C’est une adulte. Si mes paroles l’ont blessée, elle peut venir me le dire elle-même, directement.

— Mais de quoi tu parles ? C’est maman !

— Ta mère, rectifiai-je. Et, soit dit en passant, je n’ai pas à lui rendre des comptes pour chacun de mes gestes.

Il me fixa comme s’il me découvrait soudain.

— Qu’est-ce qui t’arrive ? Avant, tu n’étais pas comme ça.

— Avant, répondis-je en me levant du lit, je croyais devoir correspondre à vos attentes. Aux tiennes. Aux siennes. Je pensais qu’il fallait cuisiner, nettoyer, sourire, et encore remercier qu’on ait bien voulu m’accepter dans votre famille.

— Émilie…

— Je suis épuisée, Louis. Épuisée d’être celle qui arrange tout et ne dérange personne.

Il entrouvrit la bouche, prêt à répliquer, puis se ravisa. Il tourna les talons et sortit en claquant la porte.

Je restai debout au milieu de la chambre. Mes mains tremblaient, mon cœur battait trop vite, pourtant, au fond de moi, une clarté nouvelle s’installait. Comme si le brouillard qui m’enveloppait depuis des années commençait enfin à se dissiper.

Le lendemain matin, ce furent des bruits de pas dans la cuisine qui me réveillèrent. Louis préparait du café ; à en juger par le vacarme, il le faisait d’une humeur exécrable. J’enfilai un peignoir et le rejoignis. Il me tournait le dos, occupé à verser le café dans deux tasses.

— Écoute, commença-t-il sans se retourner. On va oublier ce qui s’est passé hier. Maman est partie. Elle est contrariée, mais je l’ai calmée. Je lui ai dit que tu avais eu une journée difficile.

— Louis, regarde-moi.

Il pivota et me tendit une tasse. Je ne la pris pas.

— Je veux divorcer.

Le café déborda et éclaboussa le sol. La tasse glissa de ses doigts, sans se briser, puis roula jusqu’à la cuisinière.

— Quoi ?

— Je veux divorcer, répétai-je, plus posément que je ne l’aurais cru. Il faut que nous parlions. Sérieusement.

Louis demeura immobile, comme s’il venait de recevoir un coup en pleine tête. Puis il s’assit lentement sur une chaise.

— Tu… tu plaisantes ?

— Non.

— À cause d’hier ? À cause de maman ? Émilie, je sais qu’elle peut être dure, mais…

— Ce n’est pas à cause d’hier, le coupai-je en m’asseyant face à lui. C’est à cause de tout le reste. À cause de ces huit années pendant lesquelles j’ai cessé d’être moi-même. Parce que tu ne m’as jamais demandé ce que je voulais, moi. Parce que, dans cette maison, mon avis n’a jamais eu le moindre poids.

Il ne répondit rien. Il me regardait comme s’il cherchait un piège dans mes paroles.

— Tu as quelqu’un ? demanda-t-il soudain.

Je laissai échapper un rire. Fatigué, mais sincère.

— Non, Louis. Il n’y a personne. Il n’y a que moi. Et je viens enfin de comprendre que cela suffit.

Il attrapa aussitôt son téléphone.

— Il faut que j’appelle maman. Elle doit savoir…

— Pourquoi ? l’interrompis-je. Cela ne concerne que nous.

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