— Tu peux rester chez moi, proposa Léa Duval. Le temps qu’il faudra, jusqu’à ce que tu trouves ton propre appartement.
— Si ça ne te dérange pas…
— Idiote, lança Léa Duval en lui donnant une petite poussée affectueuse contre l’épaule. On est associées maintenant, non ? On va bâtir tout ça ensemble.
Le soir même, installées dans la cuisine de Léa Duval, elles burent du thé en noircissant des feuilles de notes. Il fallait acheter du matériel, trouver des artisans, penser à la publicité, choisir les couleurs, organiser l’ouverture… La liste semblait interminable. Pourtant, Émilie n’éprouvait plus cette peur qui l’avait si longtemps paralysée. La peur appartenait à l’époque où elle vivait la vie des autres. À présent, elle reculait, comme une ombre chassée par la lumière.
Le lendemain, mercredi, Émilie se réveilla avant l’aube. Léa Duval dormait encore. Sans faire de bruit, elle s’habilla, prit son manteau et sortit. Le matin de décembre mordait les joues, les vitrines brillaient déjà sous les guirlandes de Noël. Dans les rues, les passants pressaient le pas vers leur travail ; à travers les vitres des cafés, on apercevait des rires, des tasses fumantes, des gens qui photographiaient les sapins décorés.
Émilie entra dans une boutique de fleurs et s’acheta un bouquet de roses blanches. Sans raison particulière. Simplement parce qu’elle en avait envie. Parce qu’elle le pouvait.
Ensuite, elle se rendit au salon. Leur salon. Elle ouvrit la porte, pénétra dans la pièce encore vide et déposa les fleurs sur le rebord d’une fenêtre. Puis elle s’assit à même le sol, au milieu de cet espace nu, et resta là, en silence, à penser.
Son téléphone vibra. Un message venait d’un numéro inconnu : « C’est Romain Schneider. Comment allez-vous ? »
Elle répondit presque aussitôt : « Bien. Merci à vous. Vraiment bien. »
Une minute plus tard, un nouveau message apparut : « Content de l’apprendre. Moi aussi, j’ai pris ma décision. J’ai demandé le divorce ce matin. Qu’ils vivent ensemble, après tout. Ils se valent bien. »
Un sourire effleura les lèvres d’Émilie. C’était étrange : deux personnes qui ne se connaissaient pas, réunies par la trahison des autres, se découvraient soudain du même côté.
Vers midi, Léa Duval arriva avec une designer. Elle s’appelait Charlotte Boyer, une jeune femme aux cheveux éclatants, toujours un stylet à la main et une tablette sous le bras, sur laquelle elle dessinait des esquisses rapides. Toutes les trois parlèrent des teintes, de la disposition des fauteuils, des miroirs, des sources de lumière. Émilie écoutait, proposait, corrigeait parfois une idée. Charlotte Boyer hochait la tête et notait.
— Vous avez l’œil, déclara-t-elle enfin. C’est rare, des clients qui sentent vraiment un lieu.
Émilie la remercia, un peu troublée. Pour la première fois depuis des années, quelqu’un prenait son avis au sérieux. On ne le balayait pas d’un geste, on ne faisait pas semblant d’écouter. On le reconnaissait.
Le soir, lorsque tout le monde fut parti, Émilie demeura seule dans le local. Elle grimpa sur le rebord de la fenêtre et regarda la rue. Les gens passaient devant la vitrine, chacun avec son histoire, ses soucis, ses élans de joie, ses silences. Elle aussi appartenait à ce mouvement. Elle n’était plus une épouse brisée, ni la servante docile d’une belle-mère autoritaire. Elle était simplement Émilie. Une femme qui ouvrait un salon de beauté. Une femme qui recommençait.
Le téléphone sonna de nouveau. Cette fois, elle décrocha. Le nom de Thierry Lefevre s’affichait à l’écran.
— Allô, dit-elle d’une voix calme.
— Émilie… Sa voix tremblait. Où es-tu ? Reviens, il faut qu’on parle…
— Il n’y a plus rien à dire, Thierry.
— C’est un malentendu ! Corinne Michel… c’est elle qui… je ne voulais pas…
Émilie eut un rire bref, sans joie.
— Un malentendu qui a duré quatre mois ? Original. Écoute-moi bien : je n’ai plus l’intention de perdre mon temps. Lundi, je dépose la demande de divorce. L’appartement est à toi, je ne réclamerai rien. L’argent que j’ai pris m’appartient : je l’ai gagné. Voilà tout.
— Mais Émi…
— Non. Plus Émi. Plus la tienne, en tout cas.
À cet instant, elle sentit quelque chose se dénouer en elle pour de bon.
— Vis avec Corinne Michel, ajouta-t-elle. Soyez heureux.
Elle raccrocha. Puis elle bloqua son numéro. Celui de sa belle-mère aussi. Et, l’un après l’autre, tous les contacts qui appartenaient à cette ancienne existence.
Dehors, les réverbères venaient de s’allumer. La neige se mit à tomber, légère, douce, presque lumineuse. Émilie observa les flocons tourbillonner dans la clarté des vitrines. Décembre était là. Le Nouvel An approchait. Et avec lui, forcément, une vie nouvelle.
Elle se leva, ferma le local à clé et descendit dans la rue. Dans sa poche, le trousseau du salon pesait lourd, concret, réel. Dans celle de sa veste, son téléphone restait enfin silencieux. Dans sa tête, les projets se bousculaient : des idées, des envies, des espoirs.
Devant elle, il y avait tout. Absolument tout.
Dans un mois, le salon ouvrirait ses portes. Les premières clientes entreraient. Léa Duval ferait les manucures, Charlotte Boyer s’occuperait des coupes, et Émilie dirigerait l’ensemble : son affaire, son rêve, son avenir.
Quant à Thierry Lefevre… qu’il vive donc avec Corinne Michel. Que sa mère donne désormais des ordres à quelqu’un d’autre. Ce n’était plus son histoire.
La sienne commençait ici. Dans cette ville, dans cette rue, dans ce petit salon aux grandes fenêtres. Un endroit qui sentait la peinture fraîche et l’espérance. Un endroit où, enfin, elle pouvait être elle-même.
