— Tu voudrais donc que ce soit moi qui nourrisse toute ta famille ? demanda l’épouse, stupéfaite, en fixant les étagères vides du placard de cuisine.
— Tu veux sérieusement que je donne à manger à tes proches ? répéta Clara Michel, abasourdie, en se tournant vers son mari avant de désigner les rayons nus. — Alexandre, tu vois bien qu’il n’y a RIEN ici !
Alexandre Michel se tenait dans l’encadrement de la porte, les bras croisés sur la poitrine. Derrière lui patientaient son frère, Benjamin Vidal, et sa sœur, Stéphanie Muller.
— Clara, arrête d’en faire une tragédie. Va au supermarché et achète de quoi préparer quelque chose. Nous avons des invités.
— Des invités ? Clara referma lentement la porte du placard. — Tes parents débarquent sans prévenir, toi tu as dilapidé tout ton salaire dans tes jeux, et maintenant tu comptes sur moi pour faire apparaître un repas à partir du vide ?

Benjamin écarta son frère d’un geste et entra dans la cuisine. Son visage rond luisait de sueur, bien qu’il fît frais dehors.
— Allons, Clara, ne sois pas comme ça ! On n’est pas des étrangers, tout de même. Ce serait si compliqué de cuisiner un petit quelque chose ? lança-t-il en se laissant tomber sur un tabouret qui gémit sous son poids.
Stéphanie entra à son tour et parcourut le modeste aménagement d’un regard dédaigneux.
— Alexandre nous avait pourtant dit que tu étais une maîtresse de maison remarquable, fit-elle remarquer en passant un doigt sur le plan de travail. — Même si, à voir l’état des placards…
— STOP ! Clara leva la main. — Premièrement, Alexandre savait parfaitement que nous n’avions plus d’argent. Deuxièmement, il savait aussi qu’il n’y avait plus de nourriture à la maison. Troisièmement, il n’a pas jugé utile de me prévenir de votre arrivée.
— Et alors ? répliqua Alexandre avec un haussement d’épaules. — Demande aux voisins de te dépanner.
Après trois ans de mariage, Clara commençait seulement à mesurer à quel homme elle avait lié sa vie.
— Aux voisins ? Alexandre, tu te souviens que nous devons encore vingt euros aux François ? Et dix euros à Véronique Blanc ?
— Tu exagères toujours tout, balaya Alexandre d’un geste de la main. — Benjamin, Stéphanie, allez attendre au salon. Je règle ça tout de suite.
Dès que les deux autres furent sortis à contrecœur, Alexandre s’approcha tout près de sa femme.
— Clara, ne me fais pas honte. Ils ont fait le voyage depuis une autre ville. Qu’est-ce qu’ils vont penser de moi ?
— Et toi, tu as pensé à moi quand tu as englouti notre dernier argent dans une nouvelle console ? répondit-elle en reculant d’un pas. — Alexandre, il me reste deux euros dans mon portefeuille. Deux euros jusqu’à ta prochaine paie.
— Achète des pâtes et des saucisses. Débrouille-toi.
— Non.
Alexandre cligna des yeux, décontenancé.
— Comment ça, “non” ?
— Ça veut dire que je ne vais pas m’humilier devant ta famille en faisant semblant que tout va bien. Si tu veux les voir manger, nourris-les TOI-MÊME.
À cet instant, Benjamin réapparut dans l’embrasure.
— Frérot, on a faim. La route a été longue.
— Benjamin, tout de suite… une minute, marmonna Alexandre en passant nerveusement la main dans ses cheveux.
— Clara refuse de cuisiner ? ricana Benjamin. — Tu as vraiment déniché une drôle d’épouse. Ma Léa Leroy ne se comporterait jamais comme ça.
— Ta Léa, dit Clara d’une voix glaciale, reçoit de l’argent de toi pour tenir la maison. Moi, d’Alexandre, je ne reçois que des promesses.
Benjamin devint rouge cramoisi et quitta la cuisine à grands pas, claquant la porte derrière lui avec colère.
— Tu es contente maintenant ? siffla Alexandre. — Tu m’as humilié devant mon frère !
— Moi ? Clara eut un rire bref. — Alexandre, tu te ridiculises tout seul, jour après jour. Quand tu rentres avec un nouveau gadget inutile au lieu d’acheter de quoi manger. Quand tu promets et que tu ne tiens jamais parole. Quand tu me mens — et quand tu te mens à toi-même.
— TAIS-TOI ! hurla Alexandre avec une telle violence que, depuis le salon, Stéphanie ne put manquer de l’entendre.
