« Marc, tu vas m’expliquer toi-même ce que signifie tout ça, ou bien j’appelle tout de suite la police ? » lança Camille, la voix glacée, découvrant des valises et une inconnue dans son salon

Cet envahissement est scandaleux et terriblement douloureux.
Histoires

— Marc, tu vas m’expliquer toi-même ce que signifie tout ça, ou bien j’appelle tout de suite la police ? demanda Camille en s’immobilisant dans l’entrée, sans même retirer son manteau. Son regard passa des valises inconnues à la porte entrouverte du salon.

Il y avait deux valises : l’une bleu foncé, montée sur roulettes, l’autre bordeaux, ancienne, avec une poignée usée. À côté, un sac de sport laissait dépasser une sangle. Sur la banquette, un sac de magasin avait déjà été posé : des chaussons, une brosse à dents, quelques pots de crème. L’ensemble ne ressemblait pas à une visite de trente minutes. Cela évoquait plutôt le début d’une installation. Ou, du moins, une tentative de faire comme si cette installation avait déjà eu lieu.

Des voix venaient de la pièce. Une voix de femme, sûre d’elle, un peu sèche, avec cette intonation qui crispait toujours les mâchoires de Camille. Et une voix d’homme, plus basse, vaguement justificative, mais sans la moindre inquiétude. C’était cela qui l’avait frappée le plus durement : cette absence d’inquiétude. Pas de surprise, pas de trouble, pas d’empressement à fournir une explication dès le seuil. Simplement le ton ordinaire de quelqu’un pour qui la situation n’avait rien d’anormal.

Camille referma la porte derrière elle un peu plus fort qu’elle ne l’aurait voulu. Dans le silence de l’entrée, la serrure claqua. Aussitôt, Marc passa la tête hors du salon.

— Ah, tu es déjà rentrée ? fit-il, comme si elle revenait non pas chez elle, mais chez des connaissances.

— Visiblement, j’ai bien fait, répondit Camille en déposant lentement ses clés sur le petit meuble.

Marc sortit dans le couloir, se frotta la nuque et, pour une raison incompréhensible, esquissa un sourire.

— Ne commence pas tout de suite. Je vais t’expliquer.

Mais il ne se pressait pas vraiment de le faire.

Camille avança et s’arrêta sur le seuil du salon.

Là, près de l’armoire grande ouverte, se tenait Isabelle, la sœur de Marc. Elle tenait d’une main une pile de tee-shirts et, de l’autre, ajustait la fermeture éclair d’une trousse de toilette de voyage. Sur le canapé, ses affaires étaient déjà étalées : un jean, un gilet, un chargeur de téléphone, un sac rempli de vêtements d’intérieur. Isabelle releva la tête, croisa le regard de Camille et ne manifesta aucune gêne. Elle se contenta de lever légèrement le menton, comme si elle s’était préparée à une dispute et avait décidé d’avance de ne céder sur rien.

— Salut, dit-elle. On ne pensait pas que tu rentrerais si tôt.

Camille ne répondit pas. Elle ne regardait pas Isabelle, mais l’armoire ouverte. Plus précisément, l’étagère désormais libre où, le matin même, se trouvaient encore ses plaids et une boîte de vêtements de saison. La boîte avait disparu. Le plaid aussi.

— Je les ai mis sur le balcon pour l’instant, lança Marc précipitamment en suivant son regard. Ça ne risque rien. C’est sec, là-bas.

Camille se tourna vers lui.

— Tu as sorti mes affaires sur le balcon ?

— Temporairement. N’en fais pas toute une histoire.

Cette phrase, « n’en fais pas toute une histoire », avait toujours chez lui la même sonorité. Comme si ce n’était pas lui qui franchissait les limites des autres, mais elle qui devenait pénible en osant le remarquer.

Camille retira lentement son manteau, le suspendit avec soin au crochet, puis revint dans le salon. À l’intérieur d’elle, rien ne bouillonnait plus. Au contraire, tout s’était concentré en un point froid, dur, serré. Quand une personne est en colère, elle peut dire trop de choses. Mais lorsqu’elle cesse de s’emporter et commence à voir l’ensemble du tableau, elle devient réellement dangereuse.

Marc se mit aussitôt à parler plus vite :

— Isabelle traverse une période compliquée. Pour deux semaines, un mois maximum. Elle n’a nulle part où aller en ce moment. Tu comprends bien que je ne pouvais pas laisser ma sœur à la rue.

— À la rue ? répéta Camille.

— Enfin, c’est une façon de parler.

— Et où vivait-elle avant que tu ne l’amènes ici avec ses valises ?

Isabelle referma brusquement un tiroir de la commode et répondit elle-même :

— Je louais un appartement. La propriétaire a décidé de le vendre et m’a demandé de partir. Au passage, je ne t’ai rien fait de mal, Camille. Je ne vois pas pourquoi tu me regardes comme ça.

Cette fois, Camille fixa directement Isabelle.

— Parce que tu ranges tes affaires dans mon appartement sans mon autorisation.

— Oh, ça va, on dirait que je suis venue m’installer à tes crochets, souffla Isabelle avec mépris. Je ne suis pas une étrangère.

Marc saisit immédiatement l’occasion :

— Exactement. Ce n’est pas une étrangère. C’est ma sœur.

Camille reporta les yeux sur son mari. Pendant quelques secondes, personne ne parla. Chez les voisins du dessus, on traîna quelque chose de lourd ; un grincement parcourut le plafond, puis le calme retomba.

Alors Camille demanda, d’une voix parfaitement posée, sans cri, sans tremblement :

— Marc, depuis quand ta sœur habite-t-elle dans mon appartement acquis avant notre mariage ?

Isabelle resta figée, la pile de vêtements encore en main.

Marc ouvrit la bouche, mais aucun mot n’en sortit. L’assurance avec laquelle il était apparu dans l’entrée s’effrita sous leurs yeux. Sans doute parce que, formulée ainsi, la situation ne lui laissait plus son brouillard habituel : « notre logement », « la famille », « où est le problème ? ». Les termes étaient nets, durs, impossibles à diluer : ta sœur, mon appartement, avant le mariage.

— Camille, pourquoi tu le prends comme ça ? finit-il par dire. On est mariés, quand même.

— Ce n’est pas une réponse.

— Parce que je pensais que, dans une situation pareille, il n’était pas nécessaire d’organiser un interrogatoire.

— Et moi, je pense qu’on n’installe pas des gens chez moi sans me demander mon accord.

Isabelle posa sèchement ses affaires sur le canapé.

— Si j’avais su que tu me réserverais un accueil pareil, je ne serais jamais venue.

— Tu aurais dû ne pas venir, confirma Camille.

Isabelle cligna des yeux. Elle ne s’attendait visiblement pas à une réponse aussi nue, dépourvue de cette politesse de façade à laquelle les gens s’accrochent d’ordinaire.

Marc fit un pas en avant.

— Camille, parlons calmement. Il ne s’est rien passé de grave.

Elle inclina légèrement la tête, comme si elle écoutait une phrase familière et cherchait à vérifier qu’elle avait bien entendu.

— Rien de grave ? Tu as déplacé mes affaires sur le balcon, tu ne m’as pas prévenue, tu as amené ta sœur ici, elle est déjà en train d’organiser son quotidien, et tu appelles ça rien de grave ?

— Je voulais t’en parler ce soir.

— Tu m’en as déjà parlé. Par tes actes.

Isabelle eut un petit ricanement, mais il sonnait nerveux.

— Franchement, pourquoi tu t’accroches autant à ces mètres carrés ? Marc est ton mari, pas un locataire.

Camille tourna vers elle un regard glacé.

— Encore une remarque sur les mètres carrés, et cette conversation deviendra très courte.

Isabelle haussa les sourcils.

— Tu me menaces ?

— Je te préviens.

Marc passa une main sur son visage. Il avait cette expression qu’il prenait avant les repas de famille, lorsqu’il comprenait qu’il allait devoir plaire à tout le monde en même temps et qu’il n’y arriverait pas.

— Isabelle, tais-toi un instant, dit-il à mi-voix.

— Et pourquoi je devrais me taire ? On dirait qu’on m’a mise sur le banc des accusés.

— Parce que la question ne s’adresse pas à toi, coupa Camille. Ce n’est ni l’armoire de l’entrée ni le canapé du salon qui t’ont invitée ici. C’est Marc qui t’a amenée. C’est donc avec lui que je parle.

Elle s’assit au bord du fauteuil sans enlever ses chaussures. Elle posa son sac près d’elle. C’était une vieille habitude : quand une conversation devenait désagréable, elle commençait par s’asseoir. Debout, on s’emporte plus vite. Assis, on garde plus longtemps la maîtrise de soi.

— Donc, reprenons. Tu as décidé de loger Isabelle ici. Tout seul. Sans appel, sans message, sans question. C’est bien ça ?

— Je savais que tu t’y opposerais, répondit Marc en détournant les yeux.

— Autrement dit, tu l’as fait délibérément dans mon dos.

— Je l’ai fait parce qu’il n’y avait pas le temps.

— Il fallait quarante secondes pour m’appeler.

Il se tut.

Isabelle se mit soudain à taper de la paume sur sa cuisse, comme pour accélérer l’échange.

— Écoutez, ça devient ridicule. Je ne suis pas venue en vacances. J’ai de vrais problèmes. Ou bien tu fais partie de ces femmes qui veulent absolument montrer qui commande ici ?

— Ici, c’est moi qui commande, dit Camille.

Elle l’avait prononcé doucement, mais l’air sembla se refroidir d’un coup.

Marc intervint aussitôt :

— Ça suffit. On ne va pas comparer nos droits maintenant. Isabelle restera quelque temps, puis elle trouvera une solution.

Camille le regarda avec une telle attention qu’il finit par baisser les yeux.

— Tu as déjà discuté de la pièce qu’il fallait libérer ?

Il ne répondit pas tout de suite. Ce silence était déjà une réponse.

— Je t’ai posé une question : tu as déjà décidé quelle pièce devait être libérée ?

— Je pensais qu’Isabelle serait plus à l’aise dans le salon. Elle travaille à distance, il lui faut une table.

Camille expira lentement par le nez.

— Dans le salon, il y a mon bureau. Mes dossiers. Mon ordinateur. Mes documents. Et mes affaires.

— On peut déplacer provisoirement…

Il s’interrompit. Trop tard, il se souvint que le mot « déplacer », dans une situation pareille, sonnait comme une condamnation. Non pas celle d’un meuble, mais d’un mode de vie, d’une habitude, du droit de disposer de son propre foyer.

Camille se leva.

— Très bien. Maintenant, vous allez tous les deux m’écouter attentivement. Isabelle ne reste pas ici, ni pour une nuit, ni pour une semaine, ni sous prétexte qu’on verra selon la situation.

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