« Assieds-toi, j’ai dit ! » coupa la belle‑mère en haussant la voix

Cette intrusion odieuse humilie sans vergogne.
Histoires

La belle-mère entra dans l’appartement en poussant brusquement la porte, sans même prendre la peine de sonner, alors qu’il y avait une sonnette. Monique avait toujours considéré qu’annoncer sa présence chez son propre fils relevait presque de l’humiliation. C’était son garçon, son enfant à elle : à quoi bon ces manières ?

Émilie, justement, étalait sur la table tout un dossier médical : certificats, comptes rendus, ordonnances, convocations. Le lendemain matin, il fallait partir pour l’hôpital départemental, où l’on devait enfin opérer sa petite Louise. L’argent se trouvait dans une enveloppe, la totalité de la somme que les parents d’Émilie avaient réussi à réunir en hypothéquant leur maison au village. Depuis deux mois, elle ne vivait plus que pour cette idée : arriver jusque-là, payer, sauver sa fille.

— Ah, Émilie, tu es là. Tant mieux, je te trouve à la maison, lança Monique en pénétrant dans la pièce.

Elle posa son grand sac sur le canapé, puis balaya l’appartement d’un regard sévère.

— C’est poussiéreux, chez vous. Julien est au travail ?

— Bonjour, Monique, répondit Émilie en s’efforçant de garder une voix calme. Oui, Julien n’est pas encore rentré. Il s’est passé quelque chose ?

Sa belle-mère ne répondit pas. Elle s’approcha de la table et, sans demander la permission, prit l’un des papiers entre ses doigts.

— C’est pour l’opération ? Donc, demain ? Bon… on verra.

Elle remit le document à sa place et fixa sa belle-fille avec une expression étrange, où se mêlaient fausse compassion et supériorité.

— On verra quoi ? demanda Émilie, soudain sur ses gardes.

Il y avait dans le ton de Monique quelque chose qui ne présageait rien de bon.

— Émilie, assieds-toi. Il faut qu’on parle.

— Monique, je n’ai vraiment pas le temps. Je dois préparer tout ce qu’il faut pour demain…

— Assieds-toi, j’ai dit ! coupa la belle-mère en haussant la voix.

En une seconde, son visage perdit toute trace de bienveillance feinte.

— Il s’agit de l’argent que tu comptes dépenser demain.

Un frisson glacé parcourut le dos d’Émilie. Lentement, elle s’assit sur une chaise, sans quitter Monique des yeux.

— Qu’est-ce que vous voulez dire ?

Monique prit place en face d’elle, posa ses mains sur ses genoux et déclara avec l’assurance de quelqu’un qui énonce une évidence :

— Cet argent, il me le faut. Enfin, il nous le faut, à Julien et à moi. Pour un appartement.

Pendant quelques secondes, Émilie la regarda sans comprendre. Les mots étaient clairs, pourtant leur sens refusait d’entrer dans son esprit. Un appartement ? Quel appartement ? Quel rapport avec l’opération de Louise ?

— Je ne comprends pas, finit-elle par murmurer.

— Mais qu’y a-t-il à comprendre ? fit Monique d’un geste impatient, comme si l’on discutait d’un achat banal. Une occasion s’est présentée : un deux-pièces dans un immeuble neuf. Il faut verser un acompte très vite. Un gros acompte. J’ai déjà parlé au vendeur, il attend jusqu’à lundi. C’est une chance, Émilie ! Un vrai logement, pas votre petit studio. L’enfant grandit, il lui faudra bien un endroit convenable pour vivre.

— Vous plaisantez ? demanda Émilie d’une voix trop aiguë, presque étrangère.

— Pas du tout. Je suis très sérieuse. Tes parents ont donné de l’argent, très bien, ils ont fait leur part. Mais nous allons l’utiliser intelligemment. Pour un logement. Quant à l’opération, on la reportera. Les médecins ne sont pas des monstres, ils patienteront. Ou bien vous irez dans une autre clinique, plus simple. Ce sera moins cher.

Émilie sentit quelque chose se rompre en elle. Pas lentement, pas peu à peu : d’un coup, comme une corde tendue qui cède brutalement.

— Vous… vous êtes en train de proposer de prendre l’argent destiné aux soins de ma fille pour acheter un appartement ? prononça-t-elle avec lenteur, détachant chaque mot, comme si elle craignait de ne pas être comprise autrement.

— Et voilà, tu recommences ! s’agaça Monique en grimaçant. “Prendre”, vraiment ? Personne ne prend rien ! Nous remettons simplement les priorités dans le bon ordre. Une opération peut attendre, un appartement, lui, ne nous attendra pas ! Des occasions pareilles ne se présentent pas tous les jours. Et puis c’est aussi pour votre bien. Pour Louise ! Où vivra-t-elle, d’après toi ?

— Il faudrait déjà qu’elle puisse vivre, Monique ! s’écria Émilie, la voix brisée. Cette opération ne peut pas être repoussée ! Louise a un problème à la colonne vertébrale, chaque journée compte ! Si nous perdons du temps, elle pourrait rester…

— Oh, n’exagère pas ! l’interrompit sèchement sa belle-mère. Les médecins adorent faire peur, c’est leur manière de soutirer davantage d’argent. Et après, on découvre que tout s’est arrangé tout seul. Une amie à moi a eu le même cas avec sa nièce : ils n’ont rien fait, et tout a fini par disparaître !

Émilie regardait cette femme.

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