— Tu as complètement perdu toute gêne, Élodie, ou tu fais semblant ? — la voix de sa belle-mère tonnait depuis la cuisine comme si l’on ne se trouvait pas dans un deux-pièces ordinaire, au fond d’un immeuble préfabriqué de la périphérie de Caen, mais dans la grande salle d’une mairie de village.
Élodie n’avait même pas eu le temps de retirer la clé de la serrure. Elle resta figée dans l’entrée, un sac de supermarché dans une main, son ordinateur portable dans l’autre. L’appartement vibrait d’un vacarme étranger, collant : des rires, le tintement des fourchettes contre les assiettes, le raclement des tabourets, une toux d’homme, des sacs qu’on remuait. Et cette odeur, surtout. Celle qui lui faisait aussitôt tressauter la paupière : parfum masculin bon marché, tabac froid et poulet frit.
Sur le paillasson traînaient d’énormes chaussures appartenant à quelqu’un d’autre ; elles avaient repoussé ses escarpins soigneusement rangés. À côté s’entassaient des sacs à carreaux, gonflés jusqu’à la fermeture, comme si l’on n’était pas venu ici en visite, mais avec l’intention de s’installer sans délai.
Élodie referma lentement la porte, fit glisser la sangle de son sac de son épaule et demanda d’une voix forte :
— Si je comprends bien, il y a encore une réunion chez moi, mais sans moi ?

Aussitôt, depuis la cuisine, une voix lança avec entrain :
— Ah, la voilà ! Pierre, dis à ta femme de ne pas rester dans le passage, ça fait courant d’air !
Élodie gagna la cuisine sans même enlever sa veste. Ce qu’elle y découvrit eut au moins un mérite : tout devint limpide dans sa tête.
À table, sur sa nappe claire, trônait Brigitte Lambert, telle une présidente de commission chargée de régenter la vie des autres. Près d’elle était assise une femme massive d’environ cinquante-cinq ans, vêtue d’un pull framboise, aux ongles voyants et au regard agrippant. Sur un tabouret, près de la fenêtre, Pierre, son mari, rongeait une cuisse de poulet avec l’air affairé d’un homme occupé à des choses sérieuses. Au milieu de la table s’étalaient un mètre ruban, un crayon, un carnet et un catalogue de meubles ouvert. Son vase avec des branches sèches avait été poussé vers l’évier, juste à côté d’un bol où quelqu’un avait laissé une cuillère graisseuse.
— Voilà donc la maîtresse de maison, déclara gaiement sa belle-mère sans se lever. Figure-toi que nous sommes en plein travail.
— Je vois ça, répondit Élodie. Entre le mètre ruban et le poulet, il est clair que vous ne perdez pas votre temps. J’aimerais seulement comprendre quel genre de travail vous êtes en train de faire dans mon appartement.
La femme au pull framboise lui adressa aussitôt un sourire comme si elles se connaissaient depuis toujours.
— Moi, c’est Nicole Masson, la tante de Pierre. On est entre nous, en famille. Pas des étrangers.
— Parfait, dit Élodie en hochant la tête. Alors, puisque nous sommes “en famille”, expliquez-moi pourquoi une personne que je vois pour la première fois de ma vie est assise chez moi.
Brigitte Lambert balaya la remarque d’un geste.
— Tu ne vas pas recommencer dès l’entrée ! Je l’ai toujours dit : tu as le caractère d’un papier de verre. On aurait pu s’asseoir et discuter tranquillement. Nous parlons de choses normales, de choses pratiques.
— Très bien. Discutons calmement. De quoi est-il question ?
Sans lever les yeux, Pierre marmonna :
— Élo, ne t’emballe pas tout de suite.
— Je ne suis même pas encore emballée, répondit-elle. Là, je suis au ralenti. Le programme principal n’a pas encore commencé.
Sa belle-mère attira le carnet vers elle et tapota la couverture du doigt.
— Je vais parler franchement, sans tes manières de bureau. Vous vivez n’importe comment. Cet appartement n’est pas pratique. Le couloir est long et ne sert à rien. La cuisine est encombrée. Il n’y a pas d’endroit pour ranger les affaires. Et Pierre, je te signale, vit ici lui aussi. Il devrait s’y sentir propriétaire, pas locataire toléré dans un coin.
— C’est ce qu’il t’a dit ? demanda Élodie en regardant son mari.
Pierre haussa les épaules.
— Et alors ? Ce n’est pas vrai, peut-être ?
— Donc tu es assis dans l’appartement que j’ai obtenu avant notre mariage, tu manges mon poulet, et malgré tout il te manque encore la sensation d’être chez toi ?
— Ne commence pas, fit-il avec une grimace. Avec toi, tout tourne toujours au scandale.
— Et tu veux que j’appelle ça comment ? Un concours d’architectes d’intérieur ? J’ai un mètre ruban sur ma table, une cuillère inconnue dans mon évier et des bottes pointure quarante-cinq sur mon paillasson. À ce stade, c’est soit un scandale, soit une série télé.
Nicole Masson eut un petit rire en se servant de la compote dans son pichet.
— Elle a de l’humour, la petite, ça oui. Mais la famille, ce n’est pas un spectacle comique.
— Et venir avec des ballots pour s’incruster, c’est quoi ? Une tournée en province ? répliqua Élodie.
Brigitte Lambert se pencha en avant.
— Ça suffit, tes sarcasmes. Écoute-moi bien. Nous en avons parlé et nous avons décidé qu’il fallait régler cet appartement correctement.
— Correctement, c’est-à-dire ?
— C’est-à-dire que la moitié doit être mise au nom de Pierre. Ou bien tu lui fais une donation complète. Vous êtes mari et femme, non ? Les gens normaux font comme ça quand ils comptent vivre longtemps ensemble, au lieu de jouer à ton petit jeu du “c’est à moi, ne touche pas”.
Pendant une seconde, la cuisine devint si silencieuse qu’on entendit le robinet goutter dans la salle de bains.
Élodie posa d’abord les yeux sur sa belle-mère, puis sur Pierre, puis sur Nicole Masson, avant de revenir à son mari.
— Attendez. Je veux être certaine d’avoir bien entendu cette absurdité. Vous entrez chez moi comme en terrain conquis, vous étalez des instruments sur ma table, vous convoquez un public, et vous décrétez que je dois transférer à mon mari un appartement qui m’appartenait avant le mariage ?
— Pourquoi “entrer comme en terrain conquis” ? s’indigna aussitôt Brigitte Lambert. Mon fils a une clé.
— Plus pour longtemps, dit Élodie d’un ton parfaitement calme.
Pierre leva enfin les yeux.
— Pourquoi tu me regardes comme ça ? C’est une conversation normale. On est une famille. Maman a raison : combien de temps je vais vivre ici comme si je n’étais personne ?
— Et qu’es-tu ici, Pierre ?
— Ton mari.
— Mari, ce n’est pas un titre qu’on pose sur un tabouret. C’est une attitude. C’est une responsabilité. C’est au moins être capable de dire à sa mère : “Maman, stop, ce logement n’est pas à toi.” Mais toi, tu restes là à mâcher pendant qu’on décide comment me dépouiller proprement.
— Personne ne te dépouille, grogna-t-il. Pas la peine d’en faire une tragédie.
— Ah, bien sûr. Trois personnes débarquent simplement chez moi avec des sacs énormes et un catalogue de meubles, uniquement par amour de l’architecture.
Nicole Masson reposa sa tasse sur la table.
— Moi, d’ailleurs, je ne suis pas venue pour m’amuser. J’ai besoin d’un endroit où loger pendant un mois. Je cherche du travail. Et chez vous, il y a de la place. Je pourrais aider : les ouvriers, le ménage, les repas. Je ne resterais pas à ne rien faire.
Élodie se tourna lentement vers elle.
— Pardon, mais qui vous a invitée ?
— Comment ça, qui ? La famille, évidemment.
— La famille de qui ?
Nicole Masson ouvrit la bouche, mais Brigitte Lambert la devança :
— La famille de Pierre. Et maintenant, tu es sa femme. Donc c’est aussi la tienne.
— Non, Brigitte Lambert, répondit Élodie d’une voix devenue parfaitement égale. Ne me servez pas maintenant ce numéro de cirque sur les âmes apparentées. Vous n’êtes pas ma famille simplement parce que vous débarquez chez moi.
