— Si je revois encore une seule fois ta mère dans notre chambre à six heures du matin, je vous flanque dehors, elle et toi ! hurla Julie, au moment où elle comprit que sa patience venait de céder pour de bon.
Lucas rentrait à peine de son service de nuit à l’usine. Il était vidé, les nerfs à bout, et ne rêvait que de silence, d’un peu de repos, d’une maison calme. À la place, il se heurta à une tempête d’émotions qui fit voler en éclats l’ordre familier de son quotidien.
Tout avait commencé parce que Danielle s’était encore servie de son double des clés. Pour la sixième fois en un mois. Julie s’était réveillée avec cette sensation glaciale qu’une présence étrangère se tenait dans la chambre. En ouvrant les yeux, elle avait distingué la silhouette de sa belle-mère près du lit, immobile, occupée à observer avec attention son fils endormi.
— Elle a perdu la tête ? avait murmuré Julie pour elle-même, tandis que Danielle quittait la pièce sans bruit.
Au petit déjeuner, la belle-mère avait expliqué qu’elle voulait seulement vérifier si Lucas dormait bien après son travail si pénible. Elle avait ajouté qu’un cœur de mère ne se reposait jamais. Julie n’avait rien répondu, mais, au fond d’elle, la colère bouillonnait déjà.

Et maintenant que Lucas était rentré, tout jaillissait d’un seul coup.
— Tu te rends compte de ce que fait ta mère ? lança Julie en arpentant la cuisine, les bras agités de gestes nerveux. Elle entre dans notre chambre comme si elle était chez elle ! Elle vient regarder comment tu dors ! J’ai trente ans, Lucas, et j’ai l’impression d’être une gamine de maternelle surveillée par une éducatrice !
Lucas s’affaissa sur une chaise. Sa tête vibrait encore du fracas des machines, et les cris de sa femme venaient s’ajouter au vacarme resté coincé dans ses tempes.
— Julie, je t’en prie, ne crie pas comme ça. Maman s’inquiète seulement. Elle ne pense pas à mal.
Ces mots furent la goutte de trop. Julie se tourna vers lui, et Lucas aperçut dans ses yeux quelque chose qu’il n’y avait jamais vu ainsi. Pas seulement de la rage : une détermination froide, tranchante.
— Elle ne pense pas à mal ? Lucas, tu t’entends parler ? Ta mère a transformé notre appartement en hall de gare ! Elle possède les clés de toutes les pièces, elle débarque quand ça lui chante, elle va où bon lui semble ! Et toi, tu continues à justifier cette folie !
— Ce n’est pas de la folie, tenta-t-il de protester. Elle est seule, elle s’inquiète…
— Seule ? Julie eut un rire bref, chargé de venin. Elle n’est pas seule, Lucas. Elle veut tout contrôler ! Elle veut diriger notre vie ! Et le pire, c’est qu’elle y arrive, parce que tu la laisses faire !
Lucas eut la sensation d’être pris dans un étau. D’un côté, sa femme, qui souffrait clairement du comportement de sa mère. De l’autre, sa mère, vraiment isolée, pour qui il représentait presque la seule joie qui restait.
— Julie, parlons-en calmement. J’irai voir maman, je lui expliquerai…
— Tu lui expliqueras ? Julie s’arrêta juste devant lui. Mais tu lui as déjà “expliqué” cent fois ! Et le résultat, c’est quoi ? Elle vient encore plus souvent ! Maintenant, elle ne se contente plus de faire tinter ses clés dans l’entrée : elle se promène dans l’appartement comme un fantôme !
Julie s’approcha de la fenêtre et regarda dans la cour. Là, sur le banc placé sous leurs fenêtres, Danielle était assise. Elle tenait un journal ouvert, mais relevait parfois les yeux pour jeter un regard vers leur appartement.
— Regarde, Lucas. Ta mère est là. Elle est assise sur le banc et elle surveille nos fenêtres. Comme un agent de sécurité. Comme… comme une harceleuse !
Lucas rejoignit la fenêtre. En effet, sa mère se trouvait dans la cour. En soi, il n’y avait rien d’extraordinaire : elle aimait souvent prendre l’air dehors. Pourtant, après les paroles de Julie, la scène lui parut différente.
— Elle est juste assise là, c’est tout. Qu’est-ce qu’il y a de si étrange à cela ?
