« Tu dois vivre selon les règles de ma mère ! C’est clair ? » — cria Julien en s’avançant vers Camille

Cette domination maternelle est odieusement oppressive et humiliante.
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— Tu as toute ta tête, oui ou non ?! — La voix de Julien résonna dans l’appartement avec une telle violence que Camille tressaillit malgré elle. — Je t’ai expliqué en français clair : ma mère arrive, et tu l’accueilleras comme il se doit ! Et toi, qu’est-ce que tu fais ? Encore tes caprices !

Camille expira lentement, les doigts crispés sur un torchon de cuisine. Trois ans plus tôt, un ton pareil l’aurait fait fondre en larmes. Deux ans plus tôt, elle se serait mise à se justifier. L’année précédente, elle aurait encore tenté d’expliquer, de discuter, de trouver les bons mots. À présent, elle restait simplement immobile, observant son mari, devenu peu à peu la copie conforme de sa mère.

— Julien, je n’ai jamais dit que je refusais de recevoir Martine Dubois, répondit-elle d’une voix égale, presque paisible. Mais je ne vais pas commencer à astiquer les sols trois jours à l’avance ni accrocher de nouveaux rideaux comme si nous attendions la reine.

— Ne parle pas de ma mère sur ce ton ! — Julien fit un pas vers elle, et Camille se surprit à penser qu’autrefois cet homme lui avait paru solide, rassurant. — Tu dois vivre selon les règles de ma mère ! C’est clair ?

Voilà. La phrase était lâchée. Celle qui revenait de plus en plus souvent entre ces murs. Au début, cela concernait la cuisine : « Maman met toujours la feuille de laurier de cette façon. » Puis le ménage : « Maman nettoie les miroirs uniquement avec du papier journal. » Ensuite les vêtements : « Maman estime qu’une femme correcte ne porte pas de jean à la maison. » Et maintenant, il le disait sans détour : vis selon les principes de maman.

Camille s’approcha de la fenêtre et posa les yeux sur la ville du soir. Février avait enveloppé les rues d’une pénombre froide ; les réverbères étaient déjà allumés, découpant çà et là les silhouettes rares des passants. Quelque part dans cette ville vivait sa tante Sylvie, la seule personne qui ne considérait pas Camille comme une ratée parce qu’elle s’était mariée à vingt-deux ans et avait laissé de côté sa carrière de designer.

— Je préparerai le dîner, dit-elle sans se retourner. Mais préviens ta mère que demain après-midi, je ne serai pas là. J’ai un rendez-vous.

— Quel rendez-vous encore ?! — Julien la rejoignit et la força à se tourner en la saisissant par l’épaule. — Tu te moques de moi ? Maman vient exprès mercredi pour que nous soyons tous ensemble et…

— Je travaille, le coupa Camille. Tu te souviens ? J’ai décroché une commande pour l’aménagement intérieur d’un café. Je rencontre le client demain.

Trois mois auparavant, Camille avait ouvert un compte dans une autre banque. Un compte secret, dont Julien ignorait l’existence. Au départ, elle y avait déposé de modestes honoraires gagnés grâce à de petits projets en freelance : un logo pour une jeune entreprise, des cartes de visite pour un dentiste qu’elle connaissait. Puis elle avait commencé à transférer de petites sommes depuis leur compte commun, auquel son mari ne prêtait aucune attention, persuadé qu’« une femme n’a pas à comprendre les questions d’argent ». La semaine dernière, la totalité de l’épargne que Julien mettait de côté pour une nouvelle voiture y avait été virée. Cent quatre-vingt mille euros. Il ne le savait pas encore.

— Annule, lança Julien en détournant les yeux. Ma mère passe avant tes rendez-vous imaginaires.

— Non.

Il se figea. Lentement, il se retourna, comme s’il n’était pas certain d’avoir bien entendu.

— Qu’est-ce que tu viens de dire ?

— J’ai dit non. — Camille prit son téléphone posé sur la table et ouvrit l’application bancaire. Le solde de son compte caché affichait un chiffre qui lui donna du courage. — Et je n’annulerai rien. Ta mère survivra très bien à un déjeuner sans moi.

La demi-heure qui suivit s’étira dans un silence glacial. Julien se retira dans la chambre en claquant violemment la porte. Camille sortit un poulet du réfrigérateur et se mit à préparer le repas. Ses gestes se succédaient machinalement : couper les légumes, faire chauffer la poêle, saler, remuer. Pendant ce temps, ses pensées retournaient trois ans en arrière, à l’époque où elle était tombée amoureuse d’un programmeur charmant, qui l’emmenait au cinéma et lui offrait des fleurs sans raison. Après le mariage, il avait changé par petites touches, presque imperceptiblement : il était devenu exigeant, irritable, entièrement suspendu à l’opinion de sa mère.

La sonnette la tira brusquement de ses souvenirs. Camille s’essuya les mains et alla ouvrir. Sur le palier se tenait le voisin, Thierry, un homme d’une cinquantaine d’années, un peu dégarni, qui la saluait toujours poliment et lui apportait parfois du courrier lorsqu’il atterrissait par erreur dans sa boîte.

— Bonsoir, Camille, dit-il en lui tendant une enveloppe. Une lettre pour vous. Elle ne rentrait pas dans votre boîte, on l’a glissée dans la mienne.

— Merci, Thierry, répondit-elle en prenant l’enveloppe. Son regard glissa aussitôt vers l’adresse de l’expéditeur. Un cabinet d’avocats. Son cœur manqua un battement.

— Je ne voudrais pas me mêler de ce qui ne me regarde pas, reprit Thierry avec hésitation, en baissant la voix. Mais j’ai entendu… enfin, vous comprenez, les murs sont fins. Si jamais vous avez besoin, ma femme aussi est passée par là à une époque. Il existe de bons professionnels pour aider à régler… disons, les affaires de famille.

Camille hocha la tête et referma rapidement la porte. Ainsi, les voisins entendaient déjà leurs disputes. Formidable. Elle ouvrit l’enveloppe : à l’intérieur se trouvait la réponse du juriste qu’elle avait consulté deux semaines plus tôt. Quelques informations concises sur le partage des biens et sur la manière de protéger ses économies.

— Qui est venu ? demanda Julien en sortant de la chambre, le visage fermé.

— Thierry. Il m’a apporté une lettre.

— Quelle lettre ?

— Une publicité sans intérêt, répondit Camille en dissimulant l’enveloppe dans la poche de sa robe de chambre. Écoute, je dois me lever tôt demain. Je termine le dîner et je vais me coucher.

Julien eut un ricanement bref, puis passa dans la cuisine. Il sortit une bière du réfrigérateur et décapsula la bouteille.

— Maman arrive demain à midi, déclara-t-il après une gorgée. Donc tu l’accueilleras correctement, comme une personne civilisée. Elle restera chez nous une semaine.

— Une semaine ?! — Camille se retourna brusquement vers lui, quittant la cuisinière des yeux. — Julien, tu as seulement pensé à me demander mon avis ?

— Pourquoi je l’aurais fait ? C’est ma mère. Elle a le droit de venir voir son fils quand elle en a envie.

« Quand elle en a envie », cela signifiait en réalité chaque mois. Martine Dubois débarquait dans leur appartement, inspectait les coins, vérifiait le contenu du réfrigérateur, critiquait la cuisine de Camille et distribuait ses « précieux conseils » sur la bonne manière d’être une épouse. Après chacune de ses visites, Julien devenait insupportable, car sa mère ne manquait jamais de lui souffler : « Tu es trop doux avec elle, mon fils. Une femme a besoin d’une main ferme. »

Camille éteignit la plaque de cuisson. Le dîner était prêt.

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