… Vous êtes bien le spécialiste des ouvertures de porte ?
L’homme acquiesça, mal à l’aise, changeant son sac d’outils d’une main à l’autre.
— Oui, bonsoir… C’est le monsieur qui m’a contacté. Il m’a expliqué que sa femme avait égaré ses clés et qu’ils ne pouvaient plus rentrer chez eux.
Le regard de Caroline ne vacilla pas.
— Ce « monsieur », dit-elle en détachant chaque syllabe, est mon ex-mari. Cet appartement m’appient exclusivement. Il ne fait pas partie d’un bien acquis pendant le mariage. Il n’y est pas domicilié, ne possède aucune quote-part et n’a strictement aucun droit ici. Les sacs contenant ses affaires sont posés à côté de vous sur le palier. Si vous touchez à ma serrure avec l’un de vos outils, j’appelle immédiatement la police. Vous serez alors impliqué dans une tentative d’effraction.
L’artisan recula brusquement, comme si la porte venait de devenir brûlante. Il lança à Julien Joly un regard noir.
— Eh bien, mon gars, pourquoi tu ne m’as pas raconté ça ? Je ne me mêle pas des disputes conjugales. Tu as une adresse enregistrée ici ? Un document prouvant que c’est chez toi ?
Julien vira au rouge cramoisi. Il fouilla nerveusement les poches de sa veste.
— On a vécu ici quinze ans ! Ça ne compte pas ? J’ai des affaires là-dedans, de l’électroménager ! Qu’elle me rende au moins la machine à café ! Et le téléviseur de la chambre ! On l’a acheté ensemble !
Un sourire glacé passa dans les yeux de Caroline.
— Ensemble ? Le téléviseur a été payé à crédit, à mon nom. J’ai remboursé les mensualités pendant dix-huit mois avec mes primes. Quant à la machine à café, c’est un cadeau de mes collègues pour mon anniversaire. J’ai conservé les factures et les garanties.
— Tu es vraiment pitoyable ! cracha Julien, perdant toute contenance. Margaux a raison : tu n’es qu’une vieille femme aigrie ! Garde ton appartement et tes babioles !
Margaux Morin, qui jusque-là se tenait en retrait, renifla avec dédain en réajustant son sac glissé de son épaule.
— Julien, on s’en va. C’est humiliant. On prend tes valises et on part. J’ai faim, moi. Tu m’achèteras une machine neuve, mieux que la sienne.
Pendant ce temps, le serrurier, marmonnant à propos de clients déséquilibrés qui lui faisaient perdre son temps, redescendait déjà l’escalier.
Julien donna un coup de pied rageur dans l’un des sacs à carreaux.
— Appelle un taxi, grommela-t-il à Margaux.
— Pourquoi moi ? protesta-t-elle. Il ne me reste que de quoi payer mon rendez-vous manucure. C’est à toi de t’en occuper.
— Mon téléphone est presque déchargé, répondit-il en détournant les yeux.
Caroline savait parfaitement qu’il mentait. Elle savait aussi qu’il restait une semaine avant sa paie et que ses économies s’étaient évaporées en dîners coûteux et attentions tapageuses au début de sa prétendue « nouvelle vie ».
Sans un mot de plus, elle referma la porte, retira la chaîne et tourna la clé jusqu’au dernier cran. Les éclats de voix continuèrent encore quelques minutes dans le couloir : les plaintes capricieuses de Margaux, les répliques irritées de Julien traînant ses bagages vers l’ascenseur. Puis le ronronnement de la cabine qui descendait emporta avec lui les derniers vestiges de leur passé commun.
Un silence dense, presque vibrant, envahit l’entrée.
Caroline posa son front contre la surface froide de la porte. Elle n’éprouvait ni jubilation ni esprit de revanche. Seulement une fatigue immense, abyssale — celle qui succède aux longues maladies, lorsque la crise est passée et que le corps réalise qu’il a tenu bon.
Elle se dirigea vers la salle de bain, fit couler l’eau tiède et se lava les mains longuement, méthodiquement, comme pour effacer toute trace invisible. Dans le miroir, elle observa son reflet : des cernes assombrissaient son regard, mais ses yeux étaient limpides, déterminés. Plus de chaussures sales traînant dans son salon. Plus de reproches acérés. Plus de compromis consentis au détriment d’elle-même.
Le lendemain, elle s’éveilla avant même que le réveil ne sonne. Des rais de lumière filtraient entre les lamelles des stores et dessinaient des bandes dorées sur le mur. L’appartement paraissait plus vaste, comme si l’air y circulait mieux. L’absence de Julien n’était plus un vide douloureux, mais un espace libre, prêt à être habité autrement.
Elle prépara son café avec la fameuse machine tant convoitée, le versa dans une tasse en porcelaine qu’elle réservait autrefois aux grandes occasions, puis sortit sur la loggia. Sans les vieux pneus d’hiver entassés là, l’endroit semblait plus clair. Elle contempla la ville qui s’éveillait en contrebas, prit une gorgée du breuvage brûlant et légèrement amer, et laissa naître un sourire.
Quelque chose s’ouvrait devant elle. Une nouvelle étape, dont elle détenait désormais l’unique trousseau de clés.
