« Très bien. Je vais vous montrer. » dit Sophie d’un calme glacial en repliant les feuilles en un minuscule carré

Cette domination hypocrite est profondément injuste et révoltante.
Histoires

— Sophie, je vais établir le menu et toi, tu t’occuperas des fourneaux, déclara Monique Duval en lui tendant trois feuilles couvertes d’une écriture serrée. J’aurais bien tout fait moi-même, mais mes mains me font atrocement souffrir, cet arthrite ne me laisse aucun répit.

Sophie François parcourut la liste. Amuse-bouches, plats chauds élaborés, plusieurs salades, et pas moins de trois desserts différents. Pour célébrer son anniversaire de mariage avec Olivier Nguyen, sa belle-mère avait convié huit personnes. Sans même les consulter.

— Monique Duval, on pourrait peut-être faire appel à un traiteur ? suggéra-t-elle en relevant les yeux.

— Un traiteur ?! s’indigna la belle-mère en levant des mains qui ne semblaient nullement déformées par la maladie. Et que diraient mes amies ? Que nous ne savons pas recevoir dignement ? Certainement pas. Allez, ma petite Sophie, prouve-nous ce dont tu es capable.

Sophie plia les feuilles en quatre, puis encore en deux, jusqu’à obtenir un minuscule carré qu’elle déposa calmement sur la table.

— Très bien. Je vais vous montrer.

Sept mois plus tôt, juste après la mairie, Olivier avait expliqué qu’ils s’installeraient « temporairement » chez sa mère. Ce provisoire s’était transformé en durée indéterminée. Monique Duval, veuve depuis sept ans, occupait seule un vaste appartement de trois pièces et se disait accablée. Non par la solitude, mais par les tâches ménagères.

Dès le lendemain du mariage, une migraine fulgurante l’avait clouée au lit.

— Sophie, ma chérie, j’ai la tête prête à exploser, impossible de me lever. Tu pourrais préparer quelque chose ?

Sophie avait cuisiné. Puis nettoyé. Puis lancé une lessive. En fin d’après-midi, la migraine s’était mystérieusement dissipée et Monique était partie se faire coiffer. Elle était revenue rayonnante, les cheveux brillants et parfumés d’un shampooing hors de prix.

Les crises revenaient systématiquement à l’approche des repas à préparer. Les vertiges apparaissaient dès qu’il fallait passer l’aspirateur. L’arthrite surgissait au moment de faire la vaisselle et s’évanouissait lorsqu’il s’agissait de feuilleter des magazines ou d’arpenter les boutiques.

Olivier ne semblait rien remarquer. Ou feignait de ne rien voir.

— Maman est souffrante, tu comprends. Toi, tu es jeune, tu peux bien gérer.

Alors Sophie gérait. Réveil à cinq heures, petit-déjeuner pour trois, journée auprès de ses élèves de CP, retour à dix-huit heures, puis lessive, ménage et préparatifs jusqu’à près de vingt-trois heures. Olivier rentrait, dînait et s’installait devant la télévision. Parfois, il lui demandait pourquoi elle était « toujours de mauvaise humeur ».

Elle maigrissait à vue d’œil. Des cernes creusaient son regard. Ses mains, desséchées par les produits ménagers, perdaient leurs ongles qui se dédoublaient. Dans le miroir, elle ne reconnaissait plus la jeune mariée, mais une femme épuisée, vieillie avant l’heure.

Trois semaines auparavant, Monique Duval avait annoncé en grande pompe la célébration de leur anniversaire.

Le matin du jour J, Sophie ouvrit les yeux à cinq heures comme d’habitude, mais ne se dirigea pas vers la cuisine. Elle enfila un jean, une blouse claire, se maquilla avec soin. Puis elle sortit d’une boîte dissimulée au fond de l’armoire une enveloppe contenant un bon pour une journée complète dans un spa. Elle y avait consacré ses dernières économies.

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