— Je ne me suis pas tuée à la tâche sur deux emplois pour acheter cette maison de campagne et la voir transformée en auberge par ta mère et toute sa caravane de cousins ! Les clés, Pierre Nicolas. Sur la table. Et que tout ce petit monde ait disparu d’ici avant ce soir.
Marie Lefevre ne haussait pas la voix. Elle parlait d’un ton bas, presque étouffé, celui qui, au bureau, glaçait ses collaborateurs et coupait court à toute tentative de discussion.
Elle se tenait près du portail grand ouvert, la paume posée sur le capot brûlant de sa voiture. La chaleur du métal n’était rien comparée au feu qui lui montait dans la poitrine. Devant elle s’étalait un spectacle digne d’un cauchemar grotesque. Sa maisonnette, son refuge, acquis au prix de deux années sans vacances ni week-ends, ressemblait désormais à une place de foire un jour de marché.
Pierre Nicolas piétinait face à elle. Dans une main, un quignon de pain entamé ; de l’autre, il tentait discrètement de masquer une tache de ketchup sur son tee-shirt. Il avait l’air d’un collégien surpris en pleine bêtise — maladroit, fuyant, pathétique.
— Marie, pourquoi tu dégaines tout de suite l’artillerie lourde ? marmonna-t-il en esquissant un sourire maladroit. Ce ne sont pas des inconnus… Il y a l’oncle Patrick Roy et sa famille, la tante Nathalie Nguyen… Maman a juste dit que ce serait dommage de ne pas profiter du beau temps. On est une famille, non ? Faut pas être aussi possessive.

Sans répondre, Marie porta son regard au-delà de son mari. Sur la pelouse parfaitement tondue qu’elle entretenait avec une rigueur obsessionnelle trônait une vieille berline rouillée, roues enfoncées dans l’herbe. Des haut-parleurs crachaient une musique vulgaire dont les basses faisaient vibrer les vitres de la maison.
Un peu plus loin, près de la véranda, un barbecue pliant exhalait une fumée noire et âcre — on avait manifestement noyé les braises sous l’allume-feu chimique. Un homme corpulent, en marcel, rouge et luisant de sueur, agitait un carton au-dessus des charbons avec tant d’ardeur que des étincelles volaient vers la rambarde fraîchement repeinte.
— Une famille ? répéta Marie, la voix tranchante comme une lame. Je les ai vus une seule fois, il y a cinq ans, à notre mariage, quand ils ont essayé de voler une chaussure et qu’ils se sont battus avec un serveur. Ce n’est pas une famille, Pierre. C’est une calamité. Tu m’as demandé les clés pour tondre la pelouse et réparer le grillage. Je constate que la pelouse sert de parking et que le grillage est soutenu par un sac de charbon.
Sans attendre qu’on l’y invite, elle pénétra sur le terrain. Ses talons s’enfonçaient dans le gravier. Pierre Nicolas trottinait derrière elle, tentant vaguement de la ralentir sans oser la toucher.
— Marie, sois indulgente… Les gens sont installés, ça ne se fait pas de les mettre dehors. Maman a mariné la viande toute la soirée d’hier. Ils ignoraient que tu viendrais. Je pensais qu’on passerait un moment tranquille, entre nous…
— À dix sur six cents mètres carrés, c’est ça, ton “entre nous” ? le coupa-t-elle en s’arrêtant devant son massif alpin, sa fierté.
La vue la fit fermer les yeux une seconde. Sur les pierres, parmi les sedums rares et les petits conifères commandés dans une pépinière spécialisée, trônaient une bonbonne d’eau entamée et un tas de gobelets en plastique. Quelqu’un avait transformé l’endroit en buffet improvisé. Une assiette grasse avec un morceau de concombre abandonné collait au genévrier.
— Enlevez-moi ça, dit-elle calmement en désignant le massif. Tout de suite.
— On va nettoyer, pas de drame… répondit Pierre en agitant la main, sans bouger d’un centimètre. Va au moins dire bonjour. Regarde, maman te fait signe.
Sur la véranda, installée comme si elle était chez elle dans le fauteuil en rotin que Marie rêvait d’occuper avec un livre et un café, Jacqueline Dumas trônait. Drapée dans un peignoir éclatant, un verre de vin à la main, elle ressemblait à un général inspectant ses troupes. À la vue de sa belle-fille, elle se contenta de lever son verre et de lancer une exclamation sonore pour couvrir la musique.
Quelque chose bascula en Marie. La compassion qu’elle éprouvait encore pour son mari s’évapora, ne laissant place qu’à un dégoût froid. Pierre lui apparut soudain comme un élément du décor — aussi déplacé que les assiettes en plastique sur son genévrier.
— Je ne saluerai personne. Je n’ai invité personne. Je suis chez moi. Cette maison est à mon nom et c’est moi qui rembourse le crédit. Tu vas voir ta mère et tu lui annonces que la fête est terminée. Vous avez une heure pour plier bagage, ramasser les déchets et enlever cette épave de ma pelouse.
— Tu es folle ? souffla Pierre, la peur pointant enfin dans son regard. Comment veux-tu que je leur dise ça ? Ils vont se vexer ! L’oncle Patrick Roy a fait la route exprès. Maman va hurler, tu la connais. Change-toi, reste une heure avec nous, et ils partiront d’eux-mêmes ce soir. Ne sois pas odieuse, Marie.
— Odieuse ? Un rictus amer étira ses lèvres. Quand je travaillais sans un seul jour de repos pour payer l’apport, j’étais formidable. Et maintenant que je refuse qu’on transforme ma maison en squat, je deviens la méchante ?
Un gamin crasseux d’environ sept ans déboula en criant, donnant un coup violent dans un ballon gonflable. Le ballon percuta une jeune thuya fraîchement plantée, brisant sa cime. Marie tressaillit comme si on l’avait frappée. Pierre détourna les yeux.
— Une heure, Pierre. Le compte à rebours commence. Dans soixante minutes, s’il reste la moindre âme ici, j’appelle la fourrière pour la voiture, et je jette moi-même les affaires par-dessus la clôture. Sans me soucier de savoir si elles atterrissent dans la boue ou dans les orties.
Elle pivota sur ses talons et se dirigea vers la maison, slalomant entre des inconnus qui l’observaient avec curiosité ou hostilité. Certains se turent, d’autres continuèrent à mâcher comme si elle était invisible. L’air était saturé d’odeurs de charbon bon marché, d’alcool et de parfums trop lourds.
Marie gravit les marches du perron, le dos droit, prête à défendre son territoire comme une forteresse assiégée, tandis que derrière elle la bataille pour le silence ne faisait que commencer.
