L’établissement n’avait rien d’un bistrot bon marché : ici, l’addition moyenne débutait autour de trois cents euros pour deux personnes. On y venait pour célébrer un événement marquant ou conclure une affaire importante, rarement pour un simple dîner improvisé.
Alors qu’Émilie traversait la salle en direction des toilettes, son attention fut attirée par un éclat de rire familier. Presque malgré elle, elle tourna la tête. À une table près des grandes baies vitrées, dressée de plats de pâtes, de fruits de mer et d’une bouteille de vin blanc déjà bien entamée, elle aperçut Camille. Elle portait une robe qu’Émilie ne lui connaissait pas. Autour d’elle, trois jeunes femmes discutaient avec animation. L’ambiance était légère, insouciante. Camille riait franchement, sans la moindre trace d’inquiétude.
Émilie resta immobile quelques secondes. Aller la saluer ? Faire comme si elle ne l’avait pas vue ? Finalement, elle choisit la seconde option. Elle fit demi-tour et regagna sa place.
— Tout va bien ? demanda son collègue en relevant les yeux de son verre.
— Oui, très bien, répondit-elle avec un sourire maîtrisé.
Mais rien n’allait.
Le soir même, elle ne dit mot à Antoine. Peut-être se faisait-elle des idées. Peut-être que les amies de Camille l’avaient invitée. Peut-être fêtaient-elles un anniversaire. Inutile de tirer des conclusions hâtives.
Pourtant, le doute s’était insinué en elle.
Quelques jours plus tard, un samedi vers midi, elle croisa de nouveau Camille, cette fois au centre commercial. Émilie choisissait du linge de lit lorsqu’elle aperçut sa belle-sœur à la sortie d’une boutique de vêtements. Deux sacs volumineux pendaient à ses bras, et elle parlait au téléphone d’un ton enthousiaste, visiblement ravie.
Cette fois, Émilie ne se contenta pas d’observer.
— Camille ?
La jeune femme sursauta avant de se retourner. Une ombre passa fugitivement sur son visage — surprise ou gêne — mais elle se reprit aussitôt.
— Émilie ! Quelle coïncidence !
— En effet. Séance shopping ? demanda-t-elle en désignant les sacs.
— Oh… oui, enfin… il y avait des promotions incroyables. Des t-shirts à prix cassé, des jeans presque donnés. Je n’ai pas résisté.
— Je vois, répondit Émilie d’un ton neutre. Tu as des nouvelles côté travail ?
— Pas encore, dit Camille en baissant brièvement les yeux. Mais je cherche activement, je te promets. J’ai déjà passé plusieurs entretiens.
— Tant mieux. Je te souhaite que ça aboutisse vite.
Elles échangèrent quelques banalités supplémentaires puis se séparèrent. En s’éloignant, Émilie sentit une tension désagréable lui nouer l’estomac. Des soldes, sans doute. Cette enseigne en proposait régulièrement. Pourtant, les sacs semblaient bien remplis, et Camille n’avait rien de quelqu’un qui comptait le moindre centime.
Le soir, Antoine était installé devant un match de football. Émilie vint s’asseoir à côté de lui.
— Antoine, il faut qu’on parle.
— Maintenant ? demanda-t-il sans quitter l’écran des yeux.
— Oui. À propos de Camille.
Il tourna enfin la tête vers elle.
— Qu’y a-t-il ?
— Je l’ai vue. Deux fois. D’abord au restaurant, avec ses amies, dans un endroit où l’addition grimpe très vite. Puis aujourd’hui, chargée de sacs de vêtements.
Antoine fronça les sourcils.
— Et alors ?
— Comment ça, “et alors” ? Nous lui versons de l’argent pour qu’elle puisse payer son loyer et se nourrir. Pendant ce temps, elle dîne dans des restaurants coûteux et renouvelle sa garde-robe.
— Émilie, soupira-t-il comme s’il s’adressait à une enfant, tu ignores qui a payé. Peut-être que ses amies l’ont invitée. Quant aux vêtements, elle t’a dit qu’il y avait des promotions. Tu voudrais qu’elle se prive de tout ? Qu’elle s’habille en haillons ?
— Je voudrais surtout qu’elle soit honnête.
— Elle ne ment pas ! répliqua Antoine en haussant le ton. C’est toi qui vois le mal partout quand il s’agit d’elle.
— Moi ? Moi qui ai accepté qu’on l’aide sans discuter ?
— Tu as immédiatement imaginé le pire. Tu ne lui as rien demandé, tu ne cherches même pas à comprendre. Tu l’accuses sans preuve !
Émilie se leva, le cœur battant.
— Très bien, Antoine. Si c’est ainsi que tu vois les choses.
Elle quitta le salon, entra dans la chambre et referma la porte derrière elle. Assise au bord du lit, les mains crispées sur ses genoux, elle sentit une fissure s’ouvrir en elle, comme si quelque chose d’essentiel venait de se briser.
